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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 00:02
Le christianisme en questions

Le christianisme en questions

Question : Les textes anciens sont-ils recopiés à l’identique dans la construction chrétienne ?    

Réponse : Non. Elle s’en inspire et y trouve des motifs. Mais elle ajoute aussi, et à partir d’eux trouve des perspectives nouvelles.

 

« Inventer » a deux sens : le sens ancien et étymologique (latin invenire), qui signifie trouver quelque chose de déjà existant. Par exemple « l’inventeur » d’un trésor est celui qui l’a trouvé, dans la terre ou autre part. Et le sens moderne, qui signifie trouver quelque chose de nouveau. Par exemple l’inventeur de la TSF, de la télévision, etc.

 

Eh bien, les rédacteurs du texte néotestamentaire procèdent des deux directions : d’abord ils trouvent dans le texte qu’ils ont sous les yeux (la Bible juive) un motif d’inspiration, c’est donc inventer ou trouver au sens ancien. Mais ils ne se contentent pas de cela : sur ce motif ils vont broder, développer, inventer ou trouver au sens moderne de nouvelles caractérisations et perspectives. D’abord on se souvient, on repère ; ensuite on développe et amplifie : on ne regarde plus vers le passé, la répétition simple, mais vers l’avenir, la novation.

 

Un exemple évangélique type est la crucifixion du Christ entre les deux larrons. Ces larrons, qui nous semblent si familiers aujourd’hui, ont-ils vraiment existé ? Ils viennent en réalité d’un texte, du passage bien connu d’Isaïe, celui dit du « Serviteur souffrant », où les chrétiens, après Paul (voir question 004) ont vu une préfiguration du Messie ou du Christ crucifié pour le salut des hommes. On est donc parti du verset 3 du chapitre 53 d’Isaïe : « Il a été mis au nombre des  hors-la-loi ». Notez qu’il n’est pas encore question ici de « larrons », mais de « hors-la-loi » : la LXX a anomoi, la Vulgate scelerati (d’où notre : « scélérats ». On peut donc dire que le rédacteur évangélique invente au sens ancien de ce mot, c’est-à-dire trouve une situation dans un texte plus ancien qu’il a sous les yeux, ou dont il se souvient pour l’avoir longuement fréquenté.

 

Mais ensuite il va inventer au sens moderne du terme, c’est-à-dire ajouter du nouveau à de l’ancien. Ainsi les rédacteurs de Marc et Matthieu spécifient les hors la loi en « brigands » (lèstai), en inventent le nombre (deux), et la répartition par une symétrie topologique que reprendront toutes les œuvres plastiques figurant la scène, « un à droite, l’autre à gauche » : Marc 15/27 ; Matthieu 27/38. La Vulgate traduit le mot grec par latrones, et c’est de là que viennent nos « larrons ». Le rédacteur de Luc, lui, ne parle que de « malfaiteurs » (kakourgoi), que bizarrement la Vulgate traduit encore, sans doute par habitude prise, par latrones : Luc 23/34. Mais surtout le texte lucanien va plus loin encore dans l’invention au sens moderne, en distinguant entre les larrons un mauvais (railleur) et un bon (compatissant). C’est à ce dernier, repentant, que Jésus promet pour le jour même (si on choisit la ponctuation traditionnelle) le salut et le paradis : Luc 23/39-43.

 

Il est très important d’inventer en ce sens, même s’il ne s’agit que d’une fiction ou d’un mythe : « Mythe, disait Valéry, est ce qui n’existe qu’ayant la parole pour cause. » Car il y a un pouvoir performatif de la parole, elle peut soulager, guérir les angoisses par le crédit ou la fiducia qu’on lui accorde. Voyez la parole du centenier à Jésus en Matthieu 8/8, reprise comme réconfort, thérapie à la communion des catholiques : « Seigneur, je ne mérite pas que tu entres sous mon toit, mais seulement parle par ta parole et je serai guéri. » « Parle par ta parole » (gr. eipe logô, lat. dic verbo) : véritablement la parole fait advenir ce qu’elle profère et annonce.

 

En fait cette fiction lucanienne du pardon accordé au bon larron est d’une très grande importance psychologique : elle nous donne espoir, comme il se voit, bien plus tard, dans cette strophe du Dies irae : « Qui Mariam exaudisti / Qui latronem absolvisti / Mihi quoque spem dedisti » (Toi qui as absous Marie [Madeleine], toi qui as absous le [bon] larron / À moi aussi tu as donné espoir). La vérité du pudding, disent les empiristes, est qu’on le mange. Ainsi les fictions instituantes, comme celle de Marie-Madeleine ou du bon larron, sont celles qui mettent en scène nos existences de façon à ne pas nous désespérer, elles nous éclairent par des scénarios qui ensuite peuvent baliser nos chemins de vie, être comme ici génératrices de confiance. C’est la part dans la narration de l’invention au sens moderne du mot.

 

S’agissant de nos deux larrons, un apocryphe ultérieur, la Déclaration de Joseph d’Arimathie, a éprouvé le besoin de les nommer et de les caractériser encore davantage : l’un appelé Dysmas, le « méchant », dont la vie elle-même est calquée sur celle de Procuste, brigand mythique de l’Antiquité ; et l’autre, le « bon », appelé Gestas, brigand au grand cœur, détrousseur des riches et bienfaiteur des pauvres, dont la vie fait penser à celle qui sera prêtée plus tard à Robin des Bois. Un texte en amont donc, et un autre en aval : preuve que la littérature n’a et n’aura jamais de fin…

 

Dernier exemple, celui de la magnifique parole de Jésus en croix : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font » (Luc 23/34) Elle reprend manifestement la suite du texte d’Isaïe susmentionné sur le Serviteur souffrant mis au rang des hors-la-loi : « Et il a intercédé pour les coupables. » (53/12) C’est une nouvelle utilisation, une actualisation de l’ancien texte. Mais le contenu ici est spécifié par l’ajout décisif : « car ils ne savent ce qu’ils font ». Est-il nouveau ? Il reprend l’enseignement même de Socrate dans le Gorgias de Platon : « Nul n’est méchant volontairement. » Qu’en était-il de la voix même, de l’ipsissima vox de Jésus ? On sait que le rédacteur de Luc écrit pour des Grecs, familiers de ce type de pensée. Nous ne saurons jamais si Jésus a prononcé cette si belle phrase, ou si on l’a mise dans sa bouche par réminiscence hellénisante. Mais l’essentiel n’est pas là sans doute : l’important est qu’elle ait en nous un écho, une résonance. Et la littérature suffit bien, si elle aide à vivre.

 

A suivre...

 

 

Voir aussi :

 

 

***

Nota :

 

Pour approfondir les notions fondamentales du christianisme, on peut se reporter aussi aux 80 émissions de radio que j'ai faites à FM+ Montpellier, à partir de mon ouvrage en deux tomes, Théologie buissonnière. Chaque émission (50 minutes environ) est consacrée à une entrée du livre, correspondant chacune à une notion. Elle est illustrée de musiques spécialement choisies pour être appropriées au thème.

 

Pour cela, taper : Théologie buissonnière, dans le champ Recherche (colonne de droite du blog), et choisir la notion qui intéresse.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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