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26 février 2020 3 26 /02 /février /2020 01:01

 

Pourquoi ne se suffit-on pas à soi-même ?

 

Pourquoi ne se suffit-on pas à soi-même ? Bien sûr, il y a en nous ce « terrible désir d’établir un contact » dont parlait Katherine Mansfield. Mais si on y réfléchit il est très égocentré. On cherche bien souvent dans les autres une béquille pour continuer à marcher dans le chemin de la vie, une prothèse qui protège. De quoi ? De l’incapacité à se faire face à soi-même, en solitude. « Tout le malheur de l’homme, disait Pascal, est qu’il ne sait pas demeurer en repos dans une chambre. »

 

Alors il se sépare de lui-même, il s’en détourne ou « divertit ». C’est le sens propre de ce « divertissement » dont a parlé le même Pascal. Voyez les petites annonces des Rencontres dans les journaux : « N’en pouvant plus de solitude, cherche l’âme-sœur, etc. » Mais cela fait des mendiants d’affection, des « clodos du cœur », et je doute que la rencontre puisse aboutir à un vrai partage avec l’autre.

 

Pourquoi ? Parce que l’autre dans ce cas est instrumentalisé. Il n’est pas considéré pour lui-même, avec ses propres goûts et aspirations, mais comme un pansement ou un remède destiné à calmer l’angoisse d’un être désemparé. Je sais bien que l’Ecclésiaste par exemple condamne la solitude, quand il dit : « Malheur à l’homme seul ! » (Vae soli !). Mais c’est pour des raisons bien triviales, même si elles parlent encore immédiatement à ceux qui ne creusent pas la question : si l’un tombe, lit-on dans ce livre, il aura le secours de l’autre pour se relever. Si l’on couche tout seul, on a froid ; tandis que si on est deux, on se tient chaud, etc. Mais qui se contenterait d’être seulement pour l’autre un bâton, ou un édredon, une bouillotte ? – Tout cela a bien sûr sa part de vérité, mais reste assez banal et sommaire.

 

Toute rencontre qui a pour base une demande, et non pas une volonté de don, est viciée au départ. Souvenons-nous de l’apologue de Schopenhauer sur les porcs-épics : séparés ils ont froid. Mais s’ils se rejoignent pour se réchauffer, ils se piquent et se blessent. Donc à nouveau ils se séparent, et puis ils se rejoignent, etc. C’est sans fin, et c’est le sort de bien des êtres humains, et le destin de beaucoup de couples. L’« être-sans » cherche l’« être-avec », et l’« être-avec », l’« être-sans ». « Ni avec toi, ni sans toi », entend-on dans le film de Truffaut La Femme d’à côté. Version iconoclaste du « ni vous sans moi, ni moi sans vous » du Lai du chèvrefeuille de Marie de France. En termes savants, on appelle cela une aporétique de l’intersubjectivité. La vérité est qu’il n’y a pas d’harmonie préétablie entre les êtres, et que l’union des vies, la symbiose est très difficile à réaliser...

 

 

***

 

Ce texte est extrait de mon livre Sur les chemins de la sagesse - Des clés pour mieux vivre, nouvelle édition augmentée 2019 (pp. 55-56). Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

 

 

 

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commentaires

Anwen 08/03/2020 07:25

Bonjour.
À chacun son chemin.
Si le visible parle aux sens et s'adresse en première ligne à l'être externe, l'invisible parle à l'âme et la pénètre.
Eva de Vitray Meyerovitch, considérée comme une très grande spécialiste du soufisme et de l’Islam, expliquait en 1982, dans la revue Question de que, sous l’effet du symbolisme, la pensée est incitée à un effort personnel, à une curiosité provoquée, à une recherche. Le premier pas sur la voie de la connaissance mystique sera ce pressentiment d’un au-delà de ce qui n’était perçu que comme une réalité concrète. Dès lors, commence le voyage de l’extérieur vers l’intérieur, de l’apparence à l’inconnu.
Paule Amblard nous dit que « Le symbole est une fenêtre sur l'invisible... Cette ouverture, cette élévation qui nous dépouille de tout attachement à la matière, ce cœur qui s'ouvre, écoute et perçoit au-delà du sens naturaliste. Cette acceptation de la mort et ce retour en enfance. Redevenir enfant ne signifie pas infantile, au contraire, il s'agit de retrouver cette pureté, cette nudité, cette spontanéité, cette confiance d'enfant. Une confiance aimé par le ciel... ».
Aussi, selon l'Evangile de Matthieu, si nous redevenons comme des « petits enfants » nous entrerons dans le « royaume des cieux ».
Ayez une âme d'enfant et la nature vous dira ses secrets.
Et la même auteure d'écrire dans son livre Un Pèlerinage intérieur : « Il y a dans la vie une source intuitive qui nous pousse au-delà de notre raison. On répond à ce que cette force nous dicte sans trop se demander pourquoi. Ce n'est pas une réaction à un événement, pas une pulsion, mais quelque chose de plus enfoui, une certitude des choses qui dure une seconde mais qui transforme votre vie lorsqu'on la suit. ».
Cette intuition intellectuelle et supra-rationnelle dont il semble qu'on ait perdu jusqu’à la simple notion, c’est véritablement la connaissance du cœur, suivant une expression qui se rencontre fréquemment dans les doctrines orientales.
Pour les modernes, le cœur se trouve réduit à ne plus désigner que le centre de l’affectivité, alors que pour les Anciens, il était regardé comme le siège de l’intelligence, non pas de cette faculté tout individuelle qu’est la raison, mais de l’Intelligence universelle dans ses rapports avec l’être humain qu’elle pénètre par l’intérieur, puisqu’elle réside ainsi en son centre même, et qu’elle illumine de son rayonnement.
Blaise Pascal, dans les Pensées, écrit : « C'est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce qu'est la foi, Dieu sensible au cœur, non à la raison. »
La connaissance du cœur, c'est la perception directe de la Lumière intelligible, de cette Lumière du Verbe dont parle « saint Jean » au début de son Évangile, Lumière rayonnant du Soleil spirituel qui est le véritable Cœur du Monde.
Ceci donne l’explication d’un symbolisme suivant lequel le cœur est assimilé au soleil et le cerveau à la lune.
Quand le Soleil de la Connaissance spirituelle se lève dans le ciel du cœur, dit le Védânta, il chasse les ténèbres, il pénètre tout, enveloppe tout, et illumine tout. Celui qui a fait le pèlerinage de son propre « Soi », un pèlerinage dans lequel il n’y a rien concernant la situation, l'espace ou le temps, qui est partout, dans lequel ni le chaud ni le froid ne sont éprouvés, qui procure une félicité permanente et une délivrance définitive de tout trouble ; celui-là est sans action, il connaît toutes choses, et il obtient l’Éternelle Béatitude : Felix qui potuit rerum cognoscere causas !
« Connais-toi toi-même » disait l’expression inscrite sur le fronton du temple de Delphes.
La connaissance ne peut être acquise que par une compréhension personnelle que l’homme doit trouver seulement en lui-même. Aucun enseignement « conventionnel » n’est capable de donner la connaissance réelle.
Sans cette compréhension, dit René Guénon, aucun enseignement ne peut aboutir à un résultat efficace, et l’enseignement qui n’éveille pas chez celui qui le reçoit une résonance personnelle ne peut procurer aucune sorte de connaissance. C’est pourquoi Platon dit que « tout ce que l’homme apprend est déjà en lui » et qu'Ibn Sina (Avicenne) exprime ainsi : « Tu te crois un néant et c’est en toi que réside le monde. ». Toutes les expériences, toutes les choses extérieures qui l’entourent ne sont qu’une occasion pour l’aider à prendre conscience de ce qu’il a en lui-même. Cet éveil est ce que Platon appelle anamnésis, ce qui signifie « réminiscence ». Si cela est vrai pour toute connaissance, ce l’est d’autant plus pour une connaissance plus élevée et plus profonde, et quand l’homme avance vers cette connaissance, tous les moyens extérieurs et sensibles deviennent de plus en plus insuffisants jusqu’à perdre finalement toute utilité. S’ils peuvent aider à approcher la sagesse à quelque degré, ils sont impuissants à l’acquérir réellement, quoiqu’une aide extérieure puisse être utile au début, pour préparer l’homme à trouver en lui et par lui-même ce qu’il ne peut trouver ailleurs et particulièrement ce qui est au-dessus du niveau de la connaissance rationnelle. Il faut, pour y atteindre, réaliser certains états qui vont toujours plus profondément dans l’être, vers le centre qui est symbolisé par le cœur et où la conscience de l’homme doit être transférée pour le rendre capable d’arriver à la connaissance réelle. Ces états qui étaient réalisés dans les mystères antiques étaient des degrés dans la voie de cette transposition du mental au cœur (Mélanges, p.p. 33-34).
Ceux qui se font initier, dit Aristote, apprennent moins quelque chose, qu'ils ne font l’expérience de certaines émotions et ne sont plongés dans un état d'esprit particulier.
« Tu souriras alors, en connaissant si simples, les notions qui te paraissaient si abstruses lorsque tu n'étais qu'un profane, et tu avoueras qu'il n'était pas d'explication possible, avant l'investigation personnelle, destinée à préparer ton esprit à recevoir les semences du vrai. Et c'est dans ce sens qu'il est dit que nul ne peut être initié que par soi-même. » (E.J. Grillot de Givry, Le Grand Œuvre)
Précisons que le mot initiation dérive d’initium et que ce terme signifie proprement « entrée » et « commencement » : c’est l’entrée dans une voie qu'il reste à parcourir par la suite ; c'est aussi le commencement d’une nouvelle existence au cours de laquelle seront développées des possibilités d’un autre ordre que celles auxquelles est étroitement bornée la vie de l’homme ordinaire.
« La vérité se révèle plutôt au cœur de l'homme qu'à sa raison », dit Hippolyte Destrem, parce que le cœur de l'homme est inspiré par l'Esprit féminin.
Pour trouver la Vérité, il n'y a que deux voies à suivre : celle de la Science et celle de l'Amour.
La Religion, c'est la voie de l'Amour.
L'Amour, c'est le lien moral qui unit l'homme à l'Esprit féminin, et c'est ce lien qui est la Religion.
L’esprit, dit Basilide, c’est l’âme de l’âme, pour ainsi dire ; il s'unit à elle, il l’éclaire, il l'arrache à la terre et l'élève avec lui dans le ciel.
À ce moment-là, l'âme possède les moyens voulus pour procéder à sa transmutation spirituelle, pour opérer, en toutes ses parties, le miracle des « Noces de Cana » : « Et elle me donnera des ailes comme celle de la colombe ; je volerai avec elle dans le ciel et je dirai alors : Je vis à jamais et je reposerai en elle, parce que la reine se tient à ma droite en vêtements dorés, parée de couleurs variées. » (Aurora Consurgens, septième parabole)
La « transformation », écrit Carl Gustav Jung, est un miracle qui ne peut s'accomplir sans l'aide de « Dieu » (Mysterium conjunctionis, tome II).
« Alors, soudainement, à son heure, Dieu vient. Cette expérience capitale est une perception certaine, immédiate, de Dieu. La certitude absolue se fait jour que l'on n'est pas seul au dedans de soi. Il semble que, sur tous les points, on se sente en contact avec un être de même nature, sympathique, incommensurablement plus sage, stable et désintéressé. C'est une impression analogue, mais plus complète et plus intime, à celle que l'on éprouve aux côtés d'une personne tendrement aimée et en qui l'on a une entière confiance. » (H. G. Wells, Dieu, l'invisible Roi).
Nous retrouvons cette analogie dans le thème du « compagnon de route », à l'instar du personnage appelé El-Khidr que Moïse rencontre au cours de son voyage, et dont l'histoire est relatée dans la sourate 18 du Coran.
Dans la Bhagavad-Gîtâ qui est la partie centrale du poème épique Mahâbhârata, nous voyons Krishna guidant Arjouna, tous deux représentés comme « montés sur un même char ». Ce « char », et quelques fois « chariot », est ce véhicule qui apparaît, entre autres, dans le récit biblique a propos du prophète Elie, d'Hénoch ou dans le « Currus triumphalis Antimonii » de Basile Valentin.
Toutes les initiations, toutes les doctrines mythologiques, ne tendaient qu'à alléger l'âme du poids de la matière, à l'épurer, à l'éclairer par l'irradiation de l'intelligence, afin que, désireuse des biens spirituels et s'élançant hors du cercle des générations, elle pût s'élever jusqu'à la source de son existence. C'est la parabole de l'enfant prodigue, parcours d'un être singulier accédant après diverses épreuves à sa dignité et à sa liberté en renouant avec sa filiation divine ; aventure de l'Âme venue ici-bas, qui se grise et s'éparpille parmi les plaisirs de l'existence terrestre, puis, après cette vie passée dans la « caverne », se réveille, tel un Phénix renaissant de ses cendres, et entreprend de retourner à l'éternelle demeure, berceau lumineux où Elle recouvre sa splendeur.
Les différents cultes qui ont passé sur la terre n'avaient pas d'autre but et obéissaient au même esprit. La connaissance de « Dieu » a été partout offerte comme le terme de la sagesse, sa ressemblance comme le comble de la perfection, et sa jouissance comme le suprême objet de tous les désirs.
Le bonheur, a dit Eckhart von Hochheim (dit Maître Eckhart), est l'état créateur dans lequel on se trouve lorsque l'âme comprend Dieu.
Cordialement.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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