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29 décembre 2020 2 29 /12 /décembre /2020 01:01

Voici quelques extraits du chapitre Selon les Écritures de mon livre sur le Credo (voir en fin d'article) :

 

 

… selon les Écritures …

Symbole des Apôtres – … le troisième jour il se dressa d’entre les morts…
Symbole de Nicée – … et il se dressa le troisième jour selon les Écritures...

Ce « selon les Écritures » est propre à Nicée. Il montre que cet « évé­ne­ment » de la Résurrection s’inscrit dans une tradition, au sens propre de transmission antérieure d’un héritage langagier, et peut être vu comme la réécriture, le palimpseste ou le midrash d’un ancien texte. Nicée est un texte de « seconde main », Apôtres se donne comme un texte « nouveau ». Le premier est sédimenté et se donne pour tel, le second non (ou du moins s’il s’inspire d’une tradition il ne l’avoue pas). Le premier s’adresse à des lettrés ou à des gens éclairés et mûris, le second au peuple, aux gens ordinaires, qu’il peut éblouir et conditionner par la magie d’un récit incompréhensible par la raison ...

 

... Vivants nous lisons et reproduisons un Texte, nous le réécrivons et l’incarnons. Notre existence n’est que balisée par les paroles antérieures, qui l’informent ou lui donnent forme, et étant ainsi balisée elle n’est plus banalisée. De ces mots nous tirons substance et être. Ce que montre Resnais des chansons, dans On connaît la chanson, ou encore Woody Allen dans Tout le monde dit : I love you, est vrai de toutes les paroles que nous avons entendues, de tous les livres que nous avons lus. Ainsi le livre nous délivre, ainsi sommes-nous libérés sur paroles...

La Référence n’est pas aliénante, c’est le contraire, elle donne vie, vie véritable. J’ai dit que nous étions les fils de nos propres fictions, que nous provenions de nos propres rêves. Que serions-nous donc, sans le secours de nos paroles et de nos récits, sans le secours de ce qui n’est pas ? Ce que nous sommes aujourd’hui pour la plupart devenus : du néant sous des néons…

Obéissez à vos porcs qui existent, je me soumets à mes dieux qui n’existent pas. [1]

Mais évidemment pour le croyant traditionnel il y a ici une garantie extérieure au Texte. Celui-ci se fonde, dit-il, sur de l’historique, des faits concrets et réels : la Résurrection (présentée comme effective, réelle et pas seulement symbolique) a vérifié le Texte (antérieur). – L’agnostique cependant, le littéraire en général qui connaît bien ce qu’on appelle l’« intertextualité », ne sont pas obligés de suivre. Le rédacteur de Paul et les rédacteurs évangéliques ont lu le livre de Jonas, ils l’ont présent à l’esprit et éventuellement ils l’ont sous les yeux quand ils écrivent. Ce qu’ils imaginent ils le projettent sur ce qu’ils racontent. Tout est vu est raconté, rétrospectivement, dans la lumière du Texte. Comme on peut rêver de choses qu’on n’a pas vues, mais qu’on a lues ou dont on a simplement entendu parler, ainsi on écrit ou raconte des événements dont qu’on dit qu’ils ont vérifié ou accompli l’Écriture ou les Écritures – mais cela on le dit seulement après. Le regard est totalement rétrospectif, saturé de Mémoire, d’Héritage, et de Lecture. Croire qu’un événement donné comme historique vérifie un texte, alors qu’il a été raconté, peut-être ou sans doute, avec le texte sous les yeux ou présent à la mémoire, c’est là véritablement la foi. Tous évidemment ne peuvent pas entrer dans cette façon de voir.

On peut trouver naïve la démarche de Pascal (un « scien­tifique » pourtant), qui veut prouver le christianisme par les prophéties et les signes, les prédictions de l’Ancien Testament. On dit que ce qui est arrivé à Jésus a réalisé les prophéties, les fameuses « Écritures », mais si ce qui est arrivé à Jésus précisément était l’objet d’une mise en scène et d’une écriture, simple travail et reprise de précédentes Écritures ?

Ce ne serait pas la première fois que, par rétroaction ou feed back, on croie à l’existence réelle de ce qu’on a lu, et même qu’on en invente la suite. Il y a bien des fans de Sherlock Holmes, de Tintin. Ils en poursuivent l’histoire... Mutatis mutandis, diront ici les gens sérieux : il faut changer ce qui doit l’être… – Le faut-il ?

Qui a commencé ? La mise en abyme est infinie. Comme ces couvercles de Vache qui rit où la Vache porte en pendant d’oreille un couvercle de Vache qui rit, ainsi les textes se répondent et miroitent à l’infini. Ces miroitements, ces échos, ces éclats ou antanaclases, nous constituent. Sans doute Borges avait-il raison, lorsqu’il disait que les hommes réécrivaient sans cesse le même Livre. Et l’incarnaient aussi dans leur vie.

Il n’y a rien d’original, mais il y a un originel, une source qui est une Parole Anonyme, qui nous hante, nous visite, aussi nous déserte… Vertiges et vestiges, c’est notre lot. Une Voix de jadis… Voix chère qui murmure, se tait, peut renaître. L’inflexion des voix chères qui se sont tues… Le Fleuve n’a pas de source assignable – comme le savent bien souvent les géographes. Que de fois, devant un commentaire à faire devant ce qui nous arrive, nous arrive-t-il de dire : « Comme dit l’autre… » ! L’« Autre », version agnostique de la voix de Dieu.

On s’enrichit à l’écouter, on se mutile ou se réduit à l’oublier. Si je dis : « J’ai soif ! », je n’ai pas le sentiment de citer quoi que ce soit ou qui que ce soit. Et pourtant :

Jean  19/28 : Après cela, Jésus, qui savait que tout était déjà consommé, dit, afin que l’Écriture fût accomplie : ‘J’ai soif !’

Ou bien ce texte est ridicule, la parole étant d’une banalité affligeante, et on ne voit pas qu’il soit besoin de la rattacher à l’Écri­ture, ou bien il faut passer par-dessus la naïveté de la présentation, et il faut référer ce « J’ai soif ! » à un ou des textes antérieurs (ici Psaumes 22/16 et 69/22). Alors évidemment il dit beaucoup plus que la soif : la détresse, l’abandon de Dieu, la déréliction, etc. Si Jésus a dit effectivement cela on ne le saura pas (et au reste ce « J’ai soif ! » est propre à Jean). Mais rattacher une parole en elle-même absolument élémentaire, instinctive ou réflexe, à un Texte ancien, est via la Mémoire faire de l’homme plus qu’un animal.

Même si le récit n’est qu’un montage de textes antérieurs recopiés, l’expérience humaine qu’il met en scène demeure et nous institue. La conscience du rattachement, ou, comme on préfère, du recopiage, aussi est essentielle. Elle nous mûrit et nous préserve d’une adhésion naïve au simplement factuel et à l’extravagant. C’est peut-être la diffé­rence entre Apôtres et Nicée. « Ressusciter le troisième jour », dit tout seul, peut séduire d’abord, mais aussi infantiliser, par affirmation circonstanciée et concrète d’un miracle – et plus tard par réaction inverse ouvrir au doute et à la critique, systématiques et ricanants. De la foi du charbonnier à Voltaire le chemin n’est pas si long qu’on croit. Mais l’ajout du « selon les Écritures » (gr. kata tas graphas, lat. secundum scripturas) alerte au moins l’esprit et intelligemment l’ouvre au côté pas seulement factuel mais aussi symbolique des choses, en autorisant une réflexion sur les rapports subtils entre le texte et la vie.

 


[1] René Char, Les Matinaux, Gallimard « Poésie », 1974, p.201 – Voir aussi : Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs, Gallimard, Folio/Actuel, 1999.

 

***

 

Ce livre, Les Mystères du Credo - Un christianisme pluriel, est disponible en deux versions, une version papier et une version numérique (e-book). Pour en feuilleter le début, cliquez sur Lire un extrait. Pour l'acheter sur le site de l'éditeur, cliquez sur Vers la librairie BoD.

> L'ouvrage est aussi disponible sur commande en librairie, ainsi que sur les sites de vente en ligne.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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