¨(Extraits de mes ouvrages)
L’âme intérieure de chacun apparaît aujourd’hui comme le réceptacle, le lieu des archétypes, qui aussi structurent et
modèlent la Culture. Et la névrose est la séparation des deux moitiés de l’être, l’être profond, et l’être seulement socialisé. Métaphoriquement, notre personnalité est comme une maison
où il n’y a pas que les étages supérieurs qui existent et comptent, et les pièces d’habitation : il y a aussi la cave, les murs de soutien, les fondations. Il faut oser descendre à la cave.
Même, il y a deux caves : une première qui est notre passé personnel ; et une seconde, la plus profonde, qui est le fond de notre nature d’être humain, et qui contient le passé de toute
l’humanité.
Pour explorer l’âme profonde, et pour rétablir l’unité de l’être, pouvant toujours être rompue ou étouffée par le modèle
social, il faut bien évidemment commencer par s’intéresser à soi-même, à son monde intérieur. Donc, favoriser, en l’être, l’introversion. Cela ne va pas de soi, car le modèle social ne
favorise ordinairement que l’autre tendance de l’être, l’extraversion.
C’est Jung qui a défini et analysé ces deux tendances dans ses Types psychologiques :
« Introversion » signifie fait d’être tourné vers soi, à l’écoute de soi. Les artistes, les rêveurs, sont ordinairement des introvertis. « Extravertis » au contraire sont ceux qui
sont tournés vers l’extérieur d’eux-mêmes, vers les autres, ou le monde environnant : les chefs, les conquérants, etc. Actuellement, le modèle à la mode en Occident est celui-là.
Devant la perspective d’une expérience nouvelle, un introverti aura peur, et se repliera frileusement sur lui-même ;
il a peur de l’inconnu, il se rattache à ce qu’il connaît déjà. Au contraire, un extraverti désire connaître ce qu’il ne connaît pas. Une porte par exemple ouverte sur du noir, effraie un
introverti, qui veut la refermer, et fascine un extraverti, qui veut la franchir et aller voir ce qu’il y a derrière.
On peut imaginer l’extraverti comme une pieuvre, qui vampirise son entourage par une présence intempestive et des
sollicitations incessantes ; et l’introverti comme vivant dans un œuf, replié sur lui-même, enfermé dans sa bulle ou sa « monade ». La pathologie ordinaire de l’extraverti est
l’hystérie, le bouillonnement, l’effervescence, l’agitation de tous les instants. Celle de l’introverti est la psychasthénie chronique, le manque de tonus ou d’allant : en effet, comme tout
ce qui se produit à l’extérieur de lui-même est senti par lui comme menaçant, il s’épuise à s’en défendre et à s’en protéger. L’extraverti est brillant en société ; l’introverti est
généralement réservé, patient et calme, sauf cas, qui est rare mais qui peut se produire, d’explosion affective violente et soudaine. Le « couple » introverti/extraverti peut
s’illustrer par les personnages (les rôles, non les acteurs) de Laurel et Hardy, Bourvil et De Funès ; ou bien les caractères de Pécuchet et de Bouvard, chez Flaubert. Greta Garbo par
exemple était très introvertie ; elle disait toujours : I want to be alone : « Je veux être seule ».
On a dit qu’il faut savoir rêver sur les images, dont se nourrissent les cultures. On peut penser ici aux personnages de la
comédie italienne, à Pierrot, habillé de blanc, enfariné, lunaire et possédant les « secrets de la nuit », et à Arlequin, solaire et diurne, habillé de couleurs vives et éclatantes,
séduisant, subjuguant ou « éclaboussant » tout le monde autour de lui. Colombine est partagée entre Pierrot et Arlequin ; tentée par ce dernier, séduite par lui, elle revient
finalement à Pierrot, dont la pâleur ou l’insignifiance ne sont qu’une apparence : en fait, c’est lui qui possède les secrets de l’essentiel. Il connaît le moi profond, tandis qu’Arlequin
est prisonnier du jeu et des masques sociaux. Colombine est l’âme humaine, partagée entre l’introversion et l’extraversion, entre la valorisation de l’inconscient et les sollicitations de la
persona. Michel Tournier a raconté cette histoire, à l’intention des enfants, dans Pierrot ou les secrets de la nuit. Cette opposition est centrale aussi dans le film de Marcel
Carné, Les enfants du Paradis : Garance (Arletty), est partagée entre Baptiste (Barrault), et Frédéric (Brasseur), exactement comme Colombine entre Pierrot et Arlequin.
Il est de la plus haute importance que chacun reconnaisse à quel type psychologique il appartient, ou plutôt, à quelle
orientation dominante il se rattache. Plus que des types, introversion et extraversion sont des tendances psychologiques, existant toutes deux en chacun de nous. Ce qu’on appelle
« type » n’est qu’une prévalence. Quelqu’un qui se reconnaît introverti, par exemple, aura, avec un plus introverti que lui, un comportement extraverti. Ces notions sont relatives. Et
ces dominances ou tendances ne sont pas immuables, elles peuvent changer tout au long de la vie. On peut être moins introverti dans l’âge mûr que dans l’adolescence, ou l’inverse.
L’enfant, en général, est davantage extraverti. Puis vient une phase de repliement ou d’introversion
« narcissique », dont on ne peut pas faire l’économie, et qu’il faut savoir respecter. Mais cela n’est pas admis par tous. Il suffit de voir comment l’école, en Occident, traite les
élèves introvertis, comment elle les culpabilise ou les pousse à sortir d’eux-mêmes, à s’intéresser aux autres, à « participer » aux activités collectives, etc. : il s’agit de les
socialiser le plus possible, de les insérer dans le moule commun.
La sagesse serait, lorsqu’on a découvert ou détecté à quelle orientation psychologique préférentielle on se rattache, de
développer autant qu’on le peut l’orientation opposée, sans pour autant nier la précédente. Cela permettrait d’élargir la personnalité, mais cela éviterait aussi d’adopter une personnalité
d’emprunt, ne correspondant pas à ce que l’on est au fond de soi-même.
Malheureusement, la pression sociale est telle que l’extraversion seule est valorisée, et non l’introversion. Qui fait
aujourd’hui attention à ses rêves ? Cela supposerait un certain calme, une disponibilité, l’idée même que les rêves sont importants... Le réveil sonne, on saute à bas du lit aussitôt, et on
court au devant de l’action. Certains se précipitent même, aussitôt réveillés, à faire de la gymnastique. Un chat, au contraire, met très longtemps à se réveiller, il s’étire pendant de longues
minutes, il ne commence pas à s’agiter de façon épileptique, comme nous le faisons. Il faudrait prendre leçon sur cet animal magique.
Le chat est un animal non socialisé, à la différence du chien. Le regard du chat est non finalisé, il nous scrute, nous
juge et nous jauge, et en même temps reste lointain et absent. Voyez ce qu’en dit Baudelaire : « Je vois avec étonnement / Le feu de ses prunelles pâles / Clairs fanaux, vivantes
opales / Qui me regardent fixement. » Il préfère les lieux aux personnes. Le regard du chien au contraire est finalisé et intéressé, plain de proximité et d’Einfühlung
(d’empathie). Introverti et asocial, le chat : détaché emblématiquement du pouvoir. Mais du côté de l’ordre, dont il est le gardien, le chien. Il n’y a pas de chat policier. Possesseurs de
chiens et chats n’ont pas la même structure mentale. Les premiers sont de petits fascistes en puissance : « Ici, le chien ! Au pied !, etc. » Le chat ne se laisse jamais
dresser.
Un bon critérium pour apprécier les gens serait de leur demander : « Êtes-vous chien, ou chat ? »
D’après ce que je viens d’écrire, le lecteur saura dans quelle catégorie je me classe. « Les chiens ne font pas des chats », dit-on. À quoi je répondrai : Hélas !
(pp.147-149)
© M.T. – 2010
Ce texte est un extrait légèrement augmenté du chapitre 6 de mon ouvrage Comprendre la culture
générale, « Psychomachie ou le combat de l'âme » :
Lien pour cet ouvrage : cliquer ici
→ Vous pouvez écouter une illustration audio de cet article, due à un grand musicien du 19e siècle (devinez lequel !) – Durée : 3'22'. Attendre que la
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