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11 décembre 2011 7 11 /12 /décembre /2011 23:02

¨(Extraits de mes ouvrages)

Voici un extrait, augmenté d'un paragraphe consacré à l'art, et assorti de quelques liens, de mon Petit lexique des hérésies chrétiennes. On y verra comment tout est lié dans l'esprit : théologie, spiritualité, esthétique... ce qui justifie l'orientation résolument éclectique de mon blog.

  


 

  Borborites

 

Ou Borboriens. Gnostiques* du 11e siècle, qui niaient le Jugement Dernier. Leur nom veut dire « les boueux, les puants ». Ce mot, d’origine grecque, est apparenté à bourbe et à borborygme, qui est un bruit sourd provenant des intestins : on est là dans le domaine de la souillure et de la scatologie. Ces Borborites avaient, dit-on, l’habitude de se barbouiller le visage de boue, d’excréments ou d’ordures de toutes sortes, afin par là de déguiser le visage de Dieu, l’homme ayant été fait à l’image divine.

Leur position est d’une grande logique. Si en effet on pense que l’homme a été fait à l’image de Dieu (Gn 1/27), littéralement, à voir beaucoup d’hommes, cela ne nous donne pas une grande idée du modèle. Il faut donc se brouiller ou se barbouiller la face, pour supporter de se voir encore, et pouvoir continuer en même temps de penser qu’il y a derrière ce qu’on voit et qui est affreux, un modèle parfait et lumineux. Le masque difforme préserve la pensée, et la possibilité d’existence, d’une forme belle. Malgré tout ce qu’on nous dit (l’Église, l’Institution), aucun homme réel n’indique Dieu, aucun visage nu ne le désigne ; souillons-les donc, pour pouvoir seulement garder la possibilité, par contraste, de penser à Lui. Dans la dégradation choisie, il y a une grande exigence. Plus grande sera la salissure, meilleure sera la possibilité de l’espoir. L’idée de la beauté est plus éclatante, si à la laideur on ajoute encore de la laideur.

Au fond, les Borborites, loin de blasphémer Dieu, pouvaient s’en faire tout au contraire une très haute idée. En bons Gnostiques, ils pensaient que le monde qu’ils voyaient était l’œuvre non du Dieu principe suprême et transcendant, mais d’un dieu inférieur, mauvais, le démiurge ou fabricateur du monde. Nul ne pouvait les forcer à dire beau ce qu’ils ne voyaient pas tel. Salir encore plus les choses était donc pour eux accentuer encore l’œuvre du démiurge, pour par opposition accentuer la splendeur qu’ils postulaient, celle du vrai Dieu. On comprend tout à fait pourquoi ils refusaient l’idée de Jugement Dernier, et celle, corrélative, de l’Enfer menaçant. Car l’Enfer, ils pensaient qu’ils y étaient déjà. Point n’était besoin de le craindre pour un au-delà. Pareille était là-dessus la position des Cathares*.

Cette option est réactionnelle à un catéchisme anesthésiant, ou édulcorant la réalité tragique de la vie. L’Église martèle son enseignement ici, décrète positif le monde, et belles les choses, marquées du sceau de Dieu. Mais assurément, à voir ce qu’on voit, on peut penser bien souvent qu’elle se satisfait de peu. Prendre les choses comme elles sont, est-ce vraiment être pieux ? L’être vraiment, n’est-ce pas plutôt encore mieux montrer ce qui manque au monde, en le gâchant volontairement, en accentuant davantage ses insuffisances ? De ce point de vue, rien de plus pieux que la position des Borborites.

On peut la comprendre aussi en pensant au cas de certains artistes qu’on a chez nous traités de pornographes, tout simplement parce qu’ils refusaient l’hypocrisie ambiante, l’euphémisation et le voilement suspects des choses. Je pense à Egon Schiele (mais les exemples sont innombrables…), qui le premier dans la peinture occidentale moderne a refusé le nu académique, en peignant des pilosités. La vérité nue (nuda veritas) des allégories classiques est devenue pour lui vraie nudité (vera nuditas). La provocation n’est qu’une franchise, et un refus du voilement menteur qu’on déploie si souvent devant nos yeux pour nous vanter le monde, en le fuyant, en l’évitant. Évitement : et vite ment. Si salissure il y a, elle est plus franche que l’embellis­sement. Le peintre vrai (De Kooning par exemple) barbouille et salit ce que le peintre hypocrite, le peintre kitsch, embellit, édulcore, et finalement déréalise. Choquer ici est ouvrir les yeux sur le mensonge qu’on nous fait. On peut donc prendre résolument le parti de défigurer le kitsch

Par leurs pratiques iconoclastes, fruit d’une singulière  piété, les Borborites maximalisaient la transcendance ou la majesté de Dieu. En cela ils pouvaient retrouver une intuition de Rachi, commentateur juif du 11e siècle, leur contemporain donc, qui était comme eux fasciné par le fameux passage de Gn 1 : « Dieu dit : ‘Faisons l’homme à notre image selon notre ressemblance…’ (26) Dieu créa l’homme à son image : à l’image de Dieu il le créa… (v.27) ». Ce passage essentiel en effet, comment le comprendre ? L’énigme des Borborites n’y serait-elle pas contenue ?

Bien sûr, au v. 26, on peut dire que ressemblance modère image, et exclut la parité entre Dieu et homme (v. là-dessus : Iconoclastes*). Mais le v. 27 pose problème. Ressemblance disparaît, et l’expression même à l’image de Dieu est répétée, et embarrassée, bizarrement redondante : cela montre l’embarras du rédacteur, et augmente encore notre perplexité, et la difficulté qu’il y a à interpréter ce texte.

Un complément du nom en effet, un génitif, peut avoir deux sens : ou bien il indique l’objet d’une action, ou bien le sujet. Ainsi l’amour de mon père indique, soit l’amour que j’ai pour mon père ou dont celui-ci est l’objet (génitif objectif), soit l’amour que mon père éprouve pour moi (génitif subjectif). Que veut donc dire : à l’image de Dieu ? Dieu est-il l’objet qui est pris pour modèle dans la création de l’homme (génitif objectif), ou le sujet qui crée l’homme (génitif subjectif) ? Dans le premier cas, qui correspond à ce qu’on comprend d’habitude, l’homme a Dieu pour modèle – et c’est contre cela que s’insurgeaient les Borborites. Mais dans le second cas, Dieu crée simplement l’homme selon l’image ou l’idée qu’il s’en fait (et non plus en se prenant pour objet-modèle). En d’autres termes on peut comprendre : Dieu créa l’homme en suivant le propre plan qu’il avait ou s’était donné pour lui. L’homme créé à l’image de Dieu devient l’homme créé selon l’ima­gina­tion ou la propre fantaisie de Dieu. Cette option garantit la transcendance maximale de Dieu par rapport à l’homme, et c’est celle que choisissait Rachi, en suivant par là la tendance naturelle de l’esprit juif, qui augmente volontiers cette distance. Dans ce cas-là, le problème est tranché : voir un homme réel ne dit plus rien de ce qu’est Dieu. Gageons que cela n’aurait pas déplu à nos hérétiques, qui auraient trouvé ainsi mieux éclaircie l’expression : à l’image de Dieu, et par voie de conséquence mieux résolue la question qu’ils y voyaient, et à laquelle, à leur façon, ils voulaient répondre… (pp.100-103)

  

 

Couverture de Petit lexique des hérésies chrétiennes

 


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commentaires

Olivier 22/02/2014 14:41

Intéressant. Mais je ne vous suis pas lorsque vous affirmez que Schiele fut le premier peintre à représenter la pilosité. Il me semble que cette place revient à Courbet.

www.michel-theron.fr 22/02/2014 20:13



Vous avez raison, comme je l'ai d'ailleurs moi-même souligné :


http://www.michel-theron.fr/article-pudibonderie-122427908.html


Bien à vous. M.T.



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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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