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6 septembre 2010 1 06 /09 /septembre /2010 21:26

¨(Extraits de mes ouvrages)

Cet été, à la sortie d'Eyne (66), en direction de Mont-Louis, j'ai lu sur un transformateur électrique une inscription qui m'a fait penser à ce que j'ai écrit dans le tome 2 de ma Théologie buissonnière (rééd. BoD, 2018), à l'article : Obéissance. Voici la photo que j'ai prise, exactement le 26 août dernier :

 

2010 09 06 (00) - Obéissance

 

Et voici, en écho à ce "L'état jouit de notre soumission", quelques extraits de mon article :

   


La question de l’obéissance à l’Autorité ou au Pouvoir est une question cruciale, peut-être la plus importante qui soit quand on aborde l’histoire des hommes. « La nature du maître, disait Tocqueville, m’importe moins que l’obéissance. » Cette question de l’obéissance est plus importante même que celle de la perversité. L’obéissance en effet concerne le grand nombre, tandis que la perversité ne concerne que quelques uns. Il y a quelque chose de pire que les forfaits des méchants : c’est l'inertie des gens de bien. Le silence des pantoufles est pire que le bruit des bottes. Il y a plus de crimes qui se commettent par obéissance passive ou aveugle, et par laisser-faire, qu’il n’y en a qui se commettent par scélératesse. Et même celui qui laisse faire est plus coupable que celui qui fait. Car celui qui fait, il a au moins le courage de faire. Tandis que pour celui qui laisse faire, il y a la lâcheté en plus. Comme disait Péguy : « Complice c’est pire qu’auteur, infiniment pire… » (p.191)

 

 ... En général, comment se fait-il que tant d’hommes obéissent sans réfléchir ? C’est le sujet, on le sait, du texte essentiel de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, ou Contr’un (1549). Comment un grand nombre d’hommes peuvent-ils consentir à leur soumission, à obéir à un Tyran qui les opprime, et contre lequel il serait bien facile pourtant, vu la disproportion objective, quantitative, des forces en présence, de se révolter ?

La cause en est d’ordre psychologique. Par réflexe, on projette sur le supérieur (en réalité celui qu’on imagine supérieur) une aura qu’il n’a pas, et dont il profite. Stanley Milgram a bien  montré ce mécanisme, dans son livre Soumission à l’autorité (Calmann-Lévy, 1974), ainsi que Verneuil, qui s’en est inspiré dans son film I comme Icare (1979). Comme dit La Fontaine, dans « Le paysan du Danube » : « Rome est par nos forfaits, plus que par ses exploits / L’instrument de notre supplice. » Mais La Boétie disait déjà, à propos des grands auxquels on se soumet : « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. » (p.192)

 

... On voit ici les conditions véritables de nos soumissions : ces dernières viennent de nous, non de l’extérieur, si on y réfléchit bien. Il faudrait faire ici une sorte de révolution copernicienne. Nous nous imaginons faussement le pouvoir des êtres sur nous comme une force nous imposant tout naturellement l’obéissance : en réalité ils n’ont de pouvoir sur nous que celui que nous leur donnons. 

En vérité, pour comprendre que l’autorité est affaire de projection mentale, il suffit d’enlever ses attributs à celui que nous parons de tout son prestige : ôtez tout son décorum au Président de la République, voyez-le par exemple en pyjama, comme c’est arrivé à Paul Deschanel tombé nuitamment du train présidentiel le 23 mai 1920, et toute l’autorité s’écroule. Pascal a bien parlé ici de la force de l’imagination. La robe des juges, des médecins, du pasteur, comme l’habit du prêtre, sont des signes qui tirent leur force du crédit ou de la fiducia que nous leur donnons, mus par la force de l’éducation que nous subissons d’abord, et de l’habitude prise ensuite : elle est, toujours selon Pascal, une « seconde nature ». Ce sont les blouses blanches des pseudo médecins qui en imposent au cobaye des expériences de Milgram, bien plus même que le profit financier, la rémunération qu’il peut tirer de sa participation. Or on dit très bien pourtant que « l’habit ne fait pas le moine » !

Derrière ces blouses blanches, il y a tout un monde symbolique (ici le monde de la technoscience), qui se nourrit de notre propre admiration : il relève, comme tous les mondes symboliques, de ce que Valéry appelait les « forces fictives » qui gouvernent les cultures, et dont l’empire sur nos esprits et d’autant plus fort que nous ignorons, quand nous ne réfléchissons pas, qu’elle viennent de nous, que c’est nous qui les créons en leur faisant crédit. – Voyez là-dessus le début de mon ouvrage Comprendre la culture générale, BoD, 2017.

À partir de là, on comprend comment n’importe qui, aliéné par son propre respect, peut accomplir les pires choses. Le fonctionnaire zélé peut devenir un bourreau inhumain, s’il sacralise inconditionnellement l’Autorité. Il se forme alors une chaîne d’exécutants respectueux, chacun cantonné à sa seule tâche et ne se posant pas la question du sens global du processus auquel il participe. Par exemple, le conducteur des trains de la mort ne pense qu’à arriver à l’heure. Le commandant du camp d’exter­mi­nation ne pense qu’à exécuter fidèlement les ordres qui lui viennent d’en haut, sans en contester la pertinence, puisque tout naturellement il est porté à les croire fondés. Ce système est diabolique, car il divise et dilue les responsabilités, et va même jusqu’à laisser à chacun la satisfaction du travail bien fait, du devoir accompli.

Il peut donc bien y avoir une banalité du mal, selon le concept proposé par Hannah Arendt en 1963 dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem. L’obéissance aveugle peut transformer en barbare l’homme apparemment le plus normal, le plus insignifiant même... (pp.193-194)

 © Michel Théron - 2010

 


→ Voir aussi sur ce sujet de l'obéissance mon émission de radio : Théologie buissonnière - Obéissance.

 

 

***

 

Pour lire les premières pages de cet ouvrage, et en particulier la préface d'André Gounelle,  cliquer ci-après sur Lire un extrait. Pour l'acheter sur le site de l'éditeur, cliquer sur Vers la librairie BoD :

Théologie buissonnière

Théron, Michel
20,00Livre papier
Lire un extrait

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Cet ouvrage est disponible aussi au format numérique, toujours sur le site de l'éditeur. Et il est aussi disponible sur les sites de vente en ligne (Amazon, Fnac, etc.), ainsi que sur commande en librairie.

 

 

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Pour lire une recension de cet ouvrage dans le mensuel protestant libéral Évangile et Liberté, cliquer sur :

 

 

 

 

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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