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9 février 2021 2 09 /02 /février /2021 01:01

Pourtant je l’ai bien aimé. Et quel malentendu ensuite ! On m’a noirci à plaisir, on a sali mon nom, qui est devenu une insulte. L’opprobre de la postérité me suivra sans nul doute, ainsi que celle qui frappera le peuple auquel on pensera en disant mon nom. Le catéchisme simplificateur triomphe toujours. Mais les choses sont bien plus complexes.

 

J’avais vu dès l’origine qu’il manquait de courage, et je le plaignais. Il se confiait à moi, comme à un vrai ami. Il était persuadé qu’il avait une mission à accomplir, mais il doutait qu’il pût le faire tout seul. Aussi je me suis mis en devoir de l’y aider, quoi qu’il en coutât. Et il m’en coutait beaucoup. Car pour ce faire, il me fallait m’abaisser le plus possible, renoncer à toute réputation personnelle, plonger volontairement dans l’abjection, et aller jusqu’au plus profond de l’humiliation. Un autre, à ce qu’on dit, s’est trouvé en pareille situation : Pour qu’il pût croître, je devais diminuer.*

 

J’ai donc pris le plus mauvais rôle, l’embrasser pour le livrer, et mon baiser sera pour toujours synonyme de traîtrise. Et pourtant, si je ne m’y étais pas résolu, aurait-il eu la force de se livrer lui-même ? Je ne le pense pas. Comme ces Romains qui, dit-on, n’ont pas le courage de se tuer eux-mêmes quand la nécessité les y presse, et en confient le soin à leurs esclaves. Que de courage faut-il pour ce faire, surtout pour le serviteur d’un Maître aimé !

 

Aussi ses idées sans moi n’auraient pas triomphé. Au fond, tel un escabeau ou un marchepied lui permettant de s’élever, j’ai été la seule origine de sa victoire posthume : le vrai créateur du mouvement qui se réclame de lui. Sans la fiction qu’ils ont inventée à mon propos, rien de tout cela ne serait arrivé. Le Maître n’aurait pas souffert et ne se serait pas ensuite redressé pour, comme ils disent, racheter leurs péchés. Au fond, ils devraient me remercier, reconnaître que c’est moi le vrai Sauveur des hommes, puisque c’est grâce à mon sacrifice qu’ils ont été sauvés.

 

Mais en vérité ils ne l’ont pas assez connu. Moi seul le connaissais vraiment. Aussi bien, lassé de ce monde éphémère et illusoire, et désireux de s’en délivrer, il fit de moi son disciple d’élection. Il voyait tous ces êtres qui s’agitaient autour de lui tels des fantômes, poursuivant leurs rêves chimériques et menant des luttes irréelles, en exil et deuil de l’essentiel, qui pour lui n’était pas de ce monde.** De cette illusion il voulait s’évader. Un jour, me prenant à part, il me dit : Tu les surpasseras tous. Car tu sacrifieras mon apparence charnelle.***

 

Comme il souffrait de ce qu’il voyait autour de lui, quand j’y repense ! Finalement, je ne l’ai pas livré, mais délivré. Et j’ai livré aussi son enseignement à la postérité. Ce sont les autres qui l’ont trahi, et pas moi : ceux qui m’ont noirci et qui ont falsifié ses idées. On me dit traître, mais pourquoi pas transmetteur d’un message, gardien d’un dépôt ? N’est-ce pas le même mot ?****

 

Aujourd’hui, dans cette prison où je suis enfermé, la nuit m’environne, tandis que lui est définitivement dans la lumière. Mon gardien m’épie sans que je puisse le voir, par l’hypocrite ouverture pratiquée dans la porte, trahissant (elle aussi !) tout contact humain, qui pour cette raison chez certains peuples portera mon nom. Comme si celui-ci était définitivement maudit pour tout et pour tous, et pour les siècles des siècles !

 

Mais c’est bien, tout est dans l’ordre. Il n’y a pas là de quoi se pendre...

 

– Cependant écoutez-les, ceux qui veulent que ce soit là mon sort, et qui m’injurient au-dehors et pour l’éternité en criant mon nom :

 

– Judas !

 

 

 

* Jean 3/30 : « Il faut qu’il croisse et que moi, je diminue. » (parole de Jean-Baptiste à propos de Jésus)

 

** Jean 8/23 : Il leur dit : « Vous êtes d’en bas ; moi, je suis d’en haut. Vous êtes de ce monde ; moi, je ne suis pas de ce monde. »

 

*** Évangile de Judas, fragment 57

 

**** « Traître » : gr. (Évangile) παραδους ; lat. (Vulgate) traditor (v. Matthieu 10/4, etc.). – « Dépôt » : gr. παραδοσιϛ ; lat. traditio.

 

Le Baiser de Judas - Illustration de Stéphane Pahon (D.R.)
Judas en prison - Illustration de Stéphane Pahon (D.R.)

***

Ce texte est un extrait de mon livre En marge de la Bible - Fictions bibliques I, illustré par Stéphane Pahon. On peut feuilleter le début (Lire un extrait), ou l'acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD) :

En marge de la Bible
Théron, Michel
15,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Chaque livre est une réécriture : il s'écrit dans les marges d'un autre, ou d'autres. Celui-ci s'inscrit dans les marges du Livre par excellence, la Bible, dont il actualise certains passages. Ces actualisations servent parfois l'intention du texte initial, mais parfois aussi en problématisent le contenu, quand il n'a plus semblé admissible pour un esprit libre et indépendant. L'appel constant à la sensibilité, propre à la littérature, permet ainsi de corriger ce que (...)

 

> Ce livre est aussi disponible sur commande en librairie, ainsi que sur les sites de vente en ligne (Amazon, FNAC, etc.). ISBN : 9782322260287.

 

En voici la présentation (quatrième de couverture de l'ouvrage) :

 

Chaque livre est une réécriture : il s'écrit dans les marges d'un autre, ou d'autres. Celui-ci s'inscrit dans les marges du Livre par excellence, la Bible, dont il actualise certains passages.

Ces actualisations servent parfois l'intention du texte initial, mais parfois aussi en problématisent le contenu, quand il n'a plus semblé admissible pour un esprit libre et indépendant.

L'appel constant à la sensibilité, propre à la littérature, permet ainsi de corriger ce que l'exégèse et la théologie traditionnelles peuvent avoir de dogmatique.

***

 

Voir aussi (d'autres chapitres du livre) :

 

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7 février 2021 7 07 /02 /février /2021 01:01

À propos de la loi contre le séparatisme préparée par notre gouvernement, Jean-Luc Mélenchon a parlé de « stigmatisation ». Il a voulu dire par là qu’elle attaquait la communauté musulmane de notre pays.

 

Eh bien, c’est là faire un procès d’intention, instruire un procès en sorcellerie. Et c’est aussi allumer des incendies çà et là. Le garde des Sceaux lui a bien répondu (FR2, 20H, 05/02/2021) : si un jeune des quartiers qu’on dit difficiles prend cette parole pour argent comptant, il va se sentir lui-même stigmatisé, et découragé dans ses éventuelles tentatives d’insertion dans la communauté française ; pourquoi alors n’irait-il pas se réfugier dans telle communauté confessionnelle et pour le coup effectivement séparatiste, qui l’accueillera mieux ?

 

Le mot de J-L. Mélenchon n’est sans doute pas lui-même dépourvu d’intention. Mais ce n’est pas la première fois que ce type de procès est fait. Ainsi il y a peu le mot d’« ensauvagement » employé de façon banale par une journaliste débattant sur Arte a suscité l’ire d’un intellectuel parisien de gauche, qui a vu « évidemment » une attaque toujours contre cette même communauté « stigmatisée ». Tout le monde comprend, a-t-il dit, que si l’on emploie ce seul mot, c’est cela qu’il faut voir. Autrement dit : suivez mon regard, et comprenez bien ce qui se cache derrière ce mot !

 

Eh bien, quant à moi, je suis sans doute plus bête que lui, mais je n’avais pas compris cela. Pour moi, « ensauvagement » visait simplement cette montée de la sauvagerie que chacun peut constater autour de lui, et qui n’est le fait d’aucune population particulière, puisqu’elle participe de toutes. Que ce mot ait pu être employé à l’extrême-droite ne signifie pas, si on l’emploie, qu’on adhère à l’extrême-droite.

 

Viser derrière des mots l’intention supposée maligne ou dissimulatrice du locuteur est du terrorisme intellectuel. Lors des assemblées de mai 1968, on a entendu des phrases comme : « D’où parles-tu ? », ou : « De qui es-tu le sous-marin ? » Autrement dit ce qui comptait n’était pas ce qui était dit, mais si on était, ou non, dans la ligne de pensée obligée.

 

Cette vision est totalitaire, et biaise dès lors tout langage, instrumentalise le sens et le pouvoir réel des mots, dans l’emploi desquels il faut refuser de voir autre chose que ce qu’ils disent naturellement. Ionesco a bien raison, quand il dit : « Seuls les mots comptent. Tout le reste n’est que bavardage. »

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est paru dans le journal Golias Hebdo. D'autres textes comparables figurent dans l'ouvrage suivant, dont on peut feuilleter le début (Lire un extrait), et qu'on peut acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Le livre est aussi disponible sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
15,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Souvent inspirés par l'actualité, ce qui les rend plus vivants, ils ont cependant un contenu intemporel, et se prêtent toujours à une réflexion philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

Pour voir l'ensemble des volumes parus dans cette collection, cliquer ici.

 

 

 

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5 février 2021 5 05 /02 /février /2021 01:01

C

ette année nous commémorons le 150e anniversaire de la publication de L’Ori­gine des espèces. Si ce livre de Darwin est encore controversé chez beaucoup, c’est parce qu’il érige le hasard en règle universelle. Voici donc une occasion de réfléchir sur cette notion.

 

Dire que quelque chose arrive par hasard, ce n’est pas dire qu’elle arrive sans cause : c’est simplement dire qu’elle arrive sans but. Le hasard est absence de finalité, non de causalité. Si me promenant dans la rue je reçois une tuile sur la tête, cela est bien dû à un ensemble de causes : il y avait un grand vent ce jour-là, fruit d’une dépression météorologique ; la tuile était mal arrimée ; il y avait aussi une cause à ma sortie de chez moi, etc. Simplement tout cet ensemble de causes, qui est bien une chaîne de nécessités, n’est pas en harmonie par rapport à mon attente. C’est cette disharmonie qui est le hasard.

 

On peut très bien unir ensemble le hasard le plus grand et la nécessité la plus absolue, comme l’a fait Jacques Monod dans son livre Le Hasard et la nécessité. Ne confondons donc pas hasard, absence de but, et contingence, absence de cause. Spinoza dit bien que cette dernière vient seulement d’un défaut de connaissance.

 

Darwin montre que l’économie générale de la nature est totalement aléatoire, et que la figure qu’elle nous montre aurait pu être tout autre. Tout ce qui y subsiste, choses et êtres, ne sont que des rescapés : les minéraux sont rescapés des cataclysmes, les végétaux et animaux, outre des cataclysmes, de la lutte pour la vie. Processus et résultats eurent des causes et furent nécessaires, mais n’obéissaient à l’origine à aucun plan ou but déterminé. En conséquence, n’admi­rons pas naïvement l’ordre des êtres naturels, comprenons qu’il leur était impossible, fût-ce dans leur plus petit article, d’admettre aucune autre disposition. S’ils n’étaient pas ainsi qu’ils sont, tout simplement ils ne seraient pas.

 

L’idée de finalité ne fait en réalité que renvoyer à  notre désir. Spinoza encore l’a bien dit : ce qu’on appelle cause finale n’est que le désir humain lui-même posé à l’origine d’une chose. Le sens (direction et signification) n’est qu’un désir de sens.

 

Certes nous nous voulons attendus, désirés. Mais qui de nous admettra qu’il provient de la rencontre fortuite d’un ovule et d’un spermatozoïde plus sprinteur que les autres ? Et pourtant là est bien le vrai…

 

Mais si le sens n’est qu’un désir en tant que principe explicatif, il est pour nous une création à opérer. Finalement il me semble que le darwinisme est libérateur. Il fait justice d’un désir enfantin, mais il nous renvoie à notre responsabilité d’adulte. Bien sûr nous aurions pu tout aussi bien ne pas être. Mais tant que nous sommes, il dépend de nous que cette vie hasardeuse soit dotée, ou non, d’un sens que nous lui donnerons.

 

20 août 2009

 

Ce texte est d'abord paru dans le journal Golias Hebdo. Il figure maintenant dans l'ouvrage suivant, dont on peut feuilleter le début (Lire un extrait), et qu'on peut acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Le livre est aussi disponible sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

Pour voir l'ensemble des volumes parus dans cette collection, cliquer ici.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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