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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 01:02

... Ou bien s’agit-il de l’ébran­lement ou du séisme où nous mettent certains visages, qu’il vaudrait mieux pour nous ne jamais avoir vus, car ils nous font trop mal à les considérer ? Certes la beauté est un appel, une sommation. Mais une fois manifestée nous laisse-telle indemnes ? Il y a bel et bien un effroi du beau devant certaines apparitions, car nous y sentons une trop grande distance avec ce que nous sommes nous-mêmes, et un trop grand éloignement avec ce que nous vivrons l’instant d’après, une fois l’apparition finie. Dans la beauté réside un côté excessif, un aspect too much, qui nous fait mourir. On meurt en beauté, tout simplement peut-être parce qu’on est condamné à lui survivre. On sent bien qu’une fois aperçue on ne sera plus jamais au niveau de cette expérience exceptionnelle. La beauté parfaite est un retournement de l’être, une « catastrophe » au sens propre du terme grec, selon ce que dit André Breton. On peut la fuir, ou en pleurer. En fait c’est alors sur soi qu’on pleure : pleurer c’est se prendre en pitié soi-même.

 

Les mythes anciens le montrent.  Un danger fatal accompagne la vision de la beauté. Le chasseur Actéon meurt d’avoir vu Artémis se baignant nue : transformé en cerf, il est dévoré par ses propres chiens, métaphore évidente de ses propres pulsions intérieures. Et Sémélé meurt aussi d’avoir eu l’imprudence de vouloir voir Zeus dans toute sa gloire et sa beauté. La Bible dit aussi la même chose : « On ne peut voir Dieu et vivre. » (Exode, 33/20)

 

Car le beau n’est pas le joli ou l’agréable. Ces derniers se contentent de plaire. Mais il n’y a de vrai beau que déchirant. Quelque chose doit s’y détruire, s’y casser. Le langage le dit très bien d’ailleurs : quant rien n’est là pour bouleverser, on dit familièrement qu’il n’y a rien là de « frappant », ou que cela « ne casse rien ».

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure...

dit Aragon dans « Il n’y a pas d’amour heureux ». On comprend bien que le désir sidéral, le désir de l’étoile soit aussi une déchirure, mais aussi qu’on y accepte d’être déchiré, qu’on y recherche même l’anéan­tissement, tel le papillon qui se bûle les ailes dans la flamme de la bougie, où il trouve une mort bienheureuse. Il ne faut pas condamner cette envie, qui fait penser à la transverbération de certains mystiques, comme celle de Thérèse transpercée par la flèche de l’Ange dans le groupe sculpté du Bernin : extase et mort à la fois. Mais ce tropisme existe bel et bien, au moins chez certains êtres. Il y a des femmes, dit Baudelaire, qui inspirent le désir de mourir lentement sous leur regard. On peut parler d’une expérience oxymorique, celle d’un mal qui nous fait du bien, comme dit Ferré dans « C’est extra ». On pense aussi au : « Tu me tues. Tu me fais du bien », de Duras, dans Hiroshima mon amour. Finalement, est beau ce qui désespère :

Il est des visages         
Dont la perfection      
Laisse en héritage      
Le mal qu’ils nous font...

 

 

***

 

Ce texte est extrait de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, p.49-51.

 

Pour en feuilleter le début, cliquer ci-dessous sur : Lire un extrait. Pour l'acheter sur le site de l'éditeur, cliquer sur : Vers la librairie BoD  :

Savoir aimer

Théron, Michel
20,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Aimer au sens humain du mot n'est pas quelque chose de spontané. Cela s'apprend tout au long de la vie, et par une réflexion à quoi ce livre veut contribuer. Il ne défend aucune vision normative de l'amour. Il traite d'abord de l'amour-passion, qui se nourrit de désir et de rêves. Puis de l'amour-compassion, qui affronte le réel. Ensuite il met en lumière les dangers qui guettent l'un et l'autre : l'oubli d'autrui pour le premier, le sacrifice de soi pour le second. La (...)

On peut aussi acheter ce livre dans le commerce, ainsi que sur les sites de vente en ligne (ISBN :  978232224221).

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26 octobre 2020 1 26 /10 /octobre /2020 02:01

Voici une actualisation de deux passages de la Bible, sous forme d'une petite fiction. Elle fait partie de mon ouvrage Marges du Livre - Fictions bibliques (éd. BoD). Les passages bibliques dont je suis parti sont insérés dans le texte et aussi sont cités à la fin. Tous les commentaires sur cette entreprise sont les bienvenus.

 

Dieu lui-même...

 

Dehors brille un magnifique soleil.

Ils sont là, face à face, dans la pièce aux rideaux tirés, tête baissée. Pourquoi cela est-il arrivé ? Il ne demandait qu’à vivre, épanoui dans sa belle jeunesse. Leur regard se porte, sur la cheminée, sur la photo d’un beau jeune homme. Puis, au bout de la table, sur une chaise, la sienne. Désormais, il est bien mort. Le mot dans la bouche du gendarme, tout à l’heure, n’a fait que les assommer. Mais maintenant cette chaise vide dit tout.

Ils pleurent silencieusement, en se tenant la main. Qu’ont-ils fait pour mériter cela ? Ils l’avaient pourtant bien élevé. À qui la faute ? À cet automobiliste fou, peut-être imprégné d’alcool ? Au manque de visibilité qu’on a à ce carrefour, où déjà des accidents se sont produits ? Au destin ? À Dieu ? On n’en sait rien...

Justement un petit coup frappe à la porte. C’est le curé. Il vient les réconforter.

« Dieu lui-même... » Mais il voit le regard égaré du père, accablé de la mère. Il hésite, puis se reprend, consent à dire d’une voix basse : « Lui qui n’a pas épargné son propre Fils, mais qui l’a livré pour nous tous, comment ne nous donnera-t-il pas aussi tout avec lui, par grâce ? »*

Il a juste le temps de finir. Car aussitôt le père se lève, se jette sur lui, lui crache au visage, et le chasse. Devant tant de brutalité, répondant à tant de barbarie, la mère n’a pas réagi. Elle est restée assise, elle regarde dans le vide. Mais enfin on l’entend murmurer : « N’étends pas ta main sur le jeune homme et ne lui fais rien... »**

Dehors brille un magnifique soleil.

 

 

* Romains 8/32 : Lui qui n’a pas épargné son propre Fils, mais qui l’a livré pour nous tous, comment ne nous donnera-t-il pas aussi tout avec lui, par grâce ?

** Genèse, 22/10-12 : Puis Abraham étendit la main et prit le couteau pour égorger son fils. Alors l’ange de l’Éternel l’appela du ciel et dit : ‘Abraham ! Abraham !’ Il répondit : ‘Me voici !’ L’ange dit : ‘N’étends pas ta main sur le jeune homme et ne lui fais rien...’

 

 
 

Illustration de Stéphane Pahon (D.R.)
 

 

Présentation du livre

Ce texte est un extrait de mon livre Marges du Livre - Fictions bibliques, pp.34-36. Illustré par l'artiste Stéphane Pahon, il actualise au moyen de petites fictions le texte biblique, qui est toujours cité à la fin de chaque texte. Ces actualisations montrent soit le bien-fondé de ces textes, soit leur côté problématique. On peut les voir comme des exégèses soit  élogieuses, soit critiques.

Pour feuilleter le début du livre, cliquer ci-dessous sur Lire un extrait. Pour l'acheter sur le site de l'éditeur, cliquer sur Vers la librairie BoD :

Ce livre est aussi disponible sur commande en librairie, et sur les sites de vente en ligne (ISBN : 9782322084517).

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24 octobre 2020 6 24 /10 /octobre /2020 01:01

Je la vois comme un sanctuaire dévolu à l’instruction, et ceux qui y officient comme les gardiens et les transmetteurs du savoir. Il faut la préserver jalousement des influences extérieures, dont celle aujourd’hui envahissante de certains parents. On l’a vu avec l’affaire de l’assassinat de notre malheureux collègue professeur d’histoire, crime qui trouve son origine dans la plainte d’un parent d’élève.

 

À cet égard je suis très heureux que le président de l’Assemblée nationale ait affiché son soutien aux enseignants en rappelant que l’école « n’est pas la démocratie participative », et en déclarant : « Les parents devraient rester hors de l’école et foutre la paix aux profs. » (Source : 20minutes.fr, 21/10/20)

 

Le rôle des parents n’est pas fondamentalement d’instruire, mais celui d’éduquer leurs enfants. L’instruction, elle, revient aux professeurs, qui ont la compétence pour l’assurer. Ce n'est pas aux parents de dire aux professeurs ce qu’il faut enseigner et comment il le faut. S’ils se croient autorisés à le faire, ils pratiquent un très fâcheux mélange des genres. Et ils devraient même réfléchir que simplement pour éduquer les enfants beaucoup d’entre eux sont défaillants, et que ce n’est pas le rôle principal de l’école de les suppléer. Comme dit le proverbe : Chacun son métier et les vaches seront bien gardées.

 

Autrefois, quand un enseignant punissait un élève, le parent doublait la punition. Il y avait un grand consensus là-dessus, et la confiance, nécessaire au bon fonctionnement de la société, existait naturellement. Mais aujourd'hui nous en sommes loin, et l'enseignant est souvent sommé de rendre des comptes. Le complexe autorité-confiance se perd (voyez aussi, par exemple, les médecins, souvent objets de suspicion, etc.).

 

Je parle ici d'expérience, ayant fait toute ma carrière comme professeur dans l'enseignement public. Aussi cette emprise parentale sur l’école, matérialisée par la participation aux divers conseils et réunions, procède d’un esprit clientéliste, ou consumériste, qui caractérise toute notre société. L’école devient un prestataire de services comme un autre, dont on attend un résultat, et que l’on peut noter en fonction de ce résultat : voyez les différents palmarès publiés, où le rang de chaque établissement est fonction du service rendu (ou de ce qu’on croit être tel), et les différents « Salons de l’Étudiant » où chacun fait son marché et apprécie en quelque sorte le rapport qualité/prix des prestations offertes, ce consumérisme touchant aussi lycéens et étudiants. C’est aussi le sort de tous les services publics, comme la Poste ou la SNCF, où les anciens usagers sont devenus des clients : capitalisme libéral oblige !

 

Cette manie du classement oublie que l’enseignement que prodigue l’école est par principe un savoir gratuit, au sens de définalisé, qui vise essentiellement à développer l’esprit libre, en dehors de tout lien avec la consommation et la société marchande. Le mot école vient, via le latin, du grec skholè, qui veut dire loisir. Il ne faut jamais l’oublier.

D.R.

 

***

 

Retrouvez tous mes articles de Golias Hebdo, publiés en plusieurs volumes, sous le titre Des mots pour le dire, chez BoD. Sur le site de cet éditeur, on peut en lire un extrait, les acheter... Cliquer : ici.

 

Notez qu'ils sont aussi tous commandables en librairie, et sur les sites de vente en ligne (Amazon, Fnac, etc.).

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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