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22 avril 2021 4 22 /04 /avril /2021 00:01

Dans les jardineries du Royaume-Uni, il y a actuellement une pénurie des nains de jardin. Elle est due à une forte demande des citoyens, qui n’ont pu sortir de chez eux à cause des confinements sanitaires successifs et se sont consacrés à leur jardin, ainsi qu’à des retards d’approvisionnement, dont celui causé par l’échouage d’un porte-containers sur le canal de Suez. (Source : lemonde.fr, 17/04/2021)

 

Cette nouvelle m’a fait initialement sourire, en pensant au culte qu’on rend au kitsch. On pense sans doute embellir le jardin en y disposant amoureusement ces ridicules statuettes, comme ceux qui ramènent de leur voyage une boule à neige, une copie miniature de la Tour Eiffel, ou encore ceux qui aiment les photos de chats en d’inénarrables postures, naguère sur les calendriers des Postes, et maintenant sur Internet.

 

Sans doute veulent-ils compenser la monotonie de leur vie par une idéalisation facile, comme ceux qui vont à Disneyland pour oublier leur condition dans un rêve éveillé. Mais l’art véritable n’a pas pour but d’idéaliser le réel, mais de réaliser l’idéal – ou au moins de s’y efforcer...

 

En réaction on comprend quel pourrait être ici un geste iconoclaste. Dans Family Life de Ken Loach la fille badigeonne de bleu les nains de ses parents, pour montrer le refus qu’elle fait d’un monde voué à l’aliénation, qui n’a que ce moyen dérisoire pour y échapper. Et il existe aussi un Front de Libération des Nains de Jardin (FLNJ), qui les soustrait aux jardins pour les rendre à leur espace naturel, la forêt, dénonçant ici une caractéristique essentielle du kitsch : la décontextualisation des choses.

 

Et pourtant, après réflexion, je me dis que la critique ici n’est pas si intelligente que cela. D’abord mieux vaut une illusion heureuse qu’une lucidité désespérante. Et ensuite, l’impression de kitsch ne tient que lorsqu’on est soi-même froid. Mais est-on ému, qu’elle disparaît. Si l’on reçoit un objet kitsch d’une personne que l’on aime, on aimera aussi cet objet, même s’il nous a été donné « au premier degré ». Ensuite on y pensera avec nostalgie.

 

Aussi le kitsch peut être affiché volontairement, mais avec distance, ironie. C’est ce que l’on appelle le camp. Voyez les clins d’œil de Sean Connery jouant James Bond : il n’est pas dupe de ce qu’il joue. – Finalement c’est pour rendre compte de cette complexité que j’ai écrit mon ouvrage Le Kitsch – Une énigme esthétique (éd. BoD, 2020).

 

D.R.

 

***

 

Voir aussi :

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20 avril 2021 2 20 /04 /avril /2021 00:01

I

l est une œuvre d’art, et des plus hautes, non parce qu’il imite la nature, mais parce qu’il lui tourne le dos. À son plus haut degré d’expression, il est le triomphe de l’artifice.

 

La nature, elle, est pleine de vie, d’exubérance et expansive. Mais le grand maquillage est hiératique. Toute femme qui le pratique fait de son visage une abstraction. Par le fond de teint, elle crée une unité de base, analogue à celle du maillot qui moule le corps du danseur. Elle supprime l’événementiel, l’anecdotique, le circonstanciel de la vie : les taches de rousseur, les lignes indécises, tout ce qui change, dans le visage... Et au contraire, par le crayon elle accentue certains traits restants de sa figure (le contour des yeux, les lèvres), pour l’élever vers l’éternité, vers le masque de la prêtresse. La femme, disait Baudelaire dans son « Éloge du maquillage », doit se dorer pour être adorée.

 

Voyez le visage de Garbo par exemple, dans La Reine Christine. Il a été analysé par Roland Barthes dans ses Mythologies : c’est un masque de plâtre, totalement schématisé, d’une immobilité sacrée. Androgyne, il ne suscite même pas la convoitise physique : il sidère celui qui le voit, comme l’étoile immobilise celui qui la contemple.

 

Mis en présence de l’astre (sidus), l’homme ébloui et sidéré ne peut, une fois celui-ci disparu (survenu le désastre), qu’en avoir la nostalgie, le regret et l’infini désir (desiderium).

 

Le visage de Garbo est idée, eïdos au sens de Platon, archétype. Il est « hors-vie ». Au contraire, celui d’Audrey Hepburn, pris comme exemple par Barthes, est circonstance, événement, vie : il est mobile, on y voit passer les sentiments. Le second a la grâce, le charme ; mais le premier a la transcendance. Le masque suscite l’adoration (et parfois la terreur) des vieux âges.

 

Mais notre société, qui n’aime pas beaucoup la transcendance, fait du maquillage un lifting, pour paraître jeune, ou un « ravalement », « pour effacer des ans l’irréparable outrage », comme dit Racine dans Athalie. C’est qu’on adore la nature, le naturel, le juvénile. On ne comprend plus que le rôle de l’art soit d’aller au-delà des choses mêmes que l’on voit.

 

Quelle absurdité d’ailleurs que de vouloir imiter la nature ! Elle ne condamne ni l’inceste, ni la zoophilie, ni l’anthropophagie, ni le nomadisme sexuel et la tyrannie des pulsions. Tout l’effort de la culture humaine, dont évidemment celui de l’art, n’a pas été de l’imiter, mais de lutter contre elle, de la réformer et transformer. Ce qu’il en est vraiment de la nature et de la sauvagerie primitive, le film de Boorman Délivrance (1972) le montre bien. Tous nos partisans actuels d’un retour inconditionnel à la nature profonde (deep ecology) feraient bien ici de méditer cette leçon.

 

25 novembre 2010

 

Greta Garbo - D.R.

 

***

 

Ce texte est paru en son temps dans le journal Golias Hebdo. Il figure maintenant, avec d'autres textes comparables, dans l'ouvrage suivant, premier tome d'une collection, dont on peut feuilleter le début (Lire un extrait), et qu'on peut acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Le livre est aussi disponible sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
15,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Souvent inspirés par l'actualité, ce qui les rend plus vivants, ils ont cependant un contenu intemporel, et se prêtent toujours à une réflexion philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

Pour voir l'ensemble des volumes parus dans cette collection, cliquer ici.

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18 avril 2021 7 18 /04 /avril /2021 00:01

R

éservé souvent au peuple, il a mauvaise presse et est souvent condamné chez qui réfléchit.

 

Tout le monde connaît la phrase de la seconde épître aux Corinthiens : « La lettre tue, mais l’esprit vivifie. » (3/6) De même on sait le proverbe oriental : « Quand on montre la lune du doigt, l’imbécile regarde le doigt. » La question semble donc close.

 

Pourtant elle ne l’est pas. J’ai revu dans la soirée de samedi dernier, sur Arte, l’émission Naufragés des Andes : des rescapés uruguayens dont l’avion s’est écrasé dans la cordillère des Andes, en 1972, abandonnés pendant 72 jours, n’ont pu réussir à survivre qu’en prélevant de la viande sur les corps morts de leurs compagnons d’infortune, brisant un tabou majeur pour nous, le cannibalisme.

 

La presse s’en étant ensuite émue, ils ont fait référence à l’eucharistie chrétienne. C’est un fait que le Christ s’y donne lui-même à manger à ses disciples : « Prenez, mangez, ceci  est mon corps… » (Matthieu 26/26). Même si dans d’au­tres versions le « mangez » ne figure pas (rajouté parfois en Marc 14/22, absent en Luc 22/19), ce qui montre encore l’hésitation des rédacteurs devant un tel rite païen ou orgiaque d’ori­gine, la version qui s’est imposée, et qui figure d’abord dans la première épître aux Corinthiens (11/24-29), fait de l’eucharistie une manducation sacrée. Elle justifie le nom injurieux de théophages, mangeurs de Dieu, que les réformés appliquèrent aux catholiques.

 

Heureusement pour eux, ces Uruguayens étaient catholiques. Ils ont dû leur survie à un rite et un dogme qu’ils ont pris au premier degré : la présence réelle sur l’autel sacrificiel de la messe, une fois dites les prières sacramentelles, du corps et du sang du Sauveur, qu’on appelle la transsubstantiation.

 

S’ils avaient été protestants et surtout réformés, pour qui cette présence n’est que symbolique, ils n’auraient pas pu ainsi se défendre. Seraient-ils morts dans l’aventure ? Il me semble que c’eût été bien dommage.

 

Il y a donc des cas, certes rares, où le littéralisme s’accorde bien avec la raison, et il faut tirer de tout cela une leçon de salutaire tolérance.

 

... Au reste, les tabous diffèrent selon les pays. À la fin du Satyricon de Fellini, un homme riche laisse sa fortune à ceux qui accepteront de manger son cadavre : réprobation d’abord chez les assistants, puis hésitation, et enfin acceptation pour certains. Cela donne beaucoup à réfléchir.

 

On connaît aussi le cas des Parsis de l’Inde, chez qui il est d’usage que les cadavres des adep­tes ne soient ni enterrés ni brûlés, mais soient exposés à l’air libre pour être dévorés par les oiseaux. Or ces derniers ne valent-ils pas autant que les vers ?

 

30 septembre 2010

 

***

 

Ce texte fait partie du tome 1 de mes Chroniques religieuses :

 

On peut voir aussi le tome 2 :

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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