Celui dont jouissent certains dirigeants de par le monde semble sans limite. Ainsi l’actuel président états-unien a-t-il déclaré lors de sa campagne de 2016, dans une phrase approuvée ensuite par un de ses avocats : « Je pourrais être au milieu de la 5e Avenue de Manhattan et tirer sur quelqu’un, je ne perdrais pas d’électeur. » (Source : huffingtonpost.fr, 25/10/2019)
Cette phrase dépasse de beaucoup le contexte particulier dans lequel elle est apparue : le fait de savoir si la protection pénale du président lui garantit l’impunité juridique pendant son mandat. Ce qui pose problème est le fait même qu’elle ait pu être prononcée. Il faut en effet la prendre très au sérieux. On y voit l’orgueil démesuré d’un homme qui pense sincèrement que tout lui est permis, y compris les pires crimes, et qui pense que pour ce faire l’élection populaire suffit à lui en garantir la possibilité.
Même on peut dire qu’elle est frappée de folie, mais d’une folie paradoxalement hyper-lucide, qui tente par la seule provocation d’explorer jusqu’où on peut aller dans l’inavouable : elle teste en fait les ressors secrets de l’obéissance humaine.
Cette dernière est basée sur le crédit ou la confiance que l’on fait à quelqu’un que l’on admire ou que l’on craint, et qui en bénéficie du seul fait de la projection qu’on fait sur lui. Et cette fiducia peut être sans borne. Camus l’a mise en scène dans Caligula, où le comportement fou de l’empereur romain n’a d’autre raison que celle d’arracher les masques et de dévoiler sur quelles démissions repose la subordination. Et il l’a évoquée dans L’Homme révolté : « Obéissez », disait Frédéric le Grand à ses sujets. Mais, en mourant : « Je suis las de régner sur des esclaves. »
Cette question est capitale. Le sous-bassement de toute société organisée réside dans le virement de crédit que l’on fait aux institutions que la constituent, à ceux qui les représentent et aux récits qui justifient l’ensemble. Sous peine d’anarchie, on ne peut en général s’en passer. Mais certains captent cette obéissance, ainsi que cette mythique nécessaire, à leur seul profit. Il importe donc de savoir, en toute circonstance, si nos adhésions sont encore justifiées. Sinon, la porte est ouverte à la soumission aveugle et à l’esclavage. Comme dit La Boétie des tyrans : « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. »
commenter cet article …
Le blog de
Michel Théron