Un auditeur de mon émission Eucharistie, qui est aussi un ami, vient de me signaler que les paroles de la consécration eucharistique portent, aussi bien avant qu'après le concile Vatican II, la formule suivante : « Accepte cette offrande..., et fais qu’elle devienne pour nous le corps et le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ. » Et il me demande mes impressions sur le sens de ce « pour nous ».
Or il se trouve que j'ai fait mention de cette formule et de ses deux interprétations possibles dans l'article « Figure » du tome I de ma Théologie buissonnière. Je cite le passage, précédé de deux autres qui l'éclairent, et où il est question non plus cette fois d'un « pour nous », mais d'un « pour vous ». Mais le problème interprétatif est le même :
Ainsi Jésus voit-il en Lc 4/16-21 sa propre figure, ou la préfiguration de son destin, dans le livre d’Isaïe qu’il déroule dans la synagogue : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres ; il m’a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour proclamer aux captifs la délivrance, et aux aveugles le recouvrement de la vue, pour renvoyer libres les opprimés… » (Is 61/1-2 ; 58/6) Il prend pour lui ce qu’il y lit, et qui résume tout ce qui sera le christianisme à venir : y figurent en effet le Christ (il m’a oint), et l’évangile (la bonne nouvelle). Ayant lu cela, il dit : « Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. » (Lc 4/21)
Cette traduction de la TOB, restant conditionnelle, sans virgule après : accomplie, est bien meilleure que celle de Segond, qui sonne de façon péremptoire et définitive : « Aujourd’hui cette parole de l’Écriture, que vous venez d’entendre, est accomplie. » En effet, l’écriture ne s’accomplit que dans un rapport d’écoute, que si on y prête attention, que pour celui qui lui prête l’oreille. Littéralement le texte porte : « est accomplie dans vos oreilles (en toîs ôsin humôn). » Telle nous la croirons, telle elle sera. Pareil est le miracle, que comporte aussi le texte d’Isaïe avec la guérison des aveugles : il est lui aussi conditionnel, il n’est gagé que sur la confiance faite à une parole. Il est textuel essentiellement. À nous d’y croire, ou non. Si nous y croyons, il est : v. Miracle / Signe*.
On pourrait en dire autant des paroles traditionnelles de la consécration : « Sanctifie ces offrandes en répandant sur elles ton Esprit, et fais qu’elles deviennent pour nous le corps et le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ. » Comment comprendre ce : pour nous ? Faut-il y entendre, comme on le fait sans doute traditionnellement : pour nous venir en aide ? Ou bien au contraire : à nos yeux (i.e. : fais que nous les prenions pour telles) ? Dans le second cas, telles nous croirons les offrandes, telles elles seront. La transsubstantiation n’est pas un processus magique indépendant de celui qui y assiste ; elle n’est gagée que sur la foi faite à des paroles prononcées et reçues. (pp.120-121)
On sait que l'Église considère comme hérétiques les Tropistes ou les Figuristes qui ne voient dans l'eucharistie d'autre réalité que celle que lui donne la foi. Et si pourtant ils avaient raison, au moins par rapport à une interprétation possible des textes eux-mêmes ?
Mon correspondant me dit que le « pour nous » est parfois omis à la messe retransmise à France Culture ou à la Télévision. Si c'est le cas, c'est assurément pour éviter une vision figuriste de l'eucharistie.
Mais il y a là un bien étrange paradoxe. L'Église quant à elle n'a cessé depuis le début d'interpréter dans le sens tropiste ou figuriste la Bible juive, où elle n'a vu qu'une préfiguration de son propre message. Pourquoi donc interdirait-elle maintenant une vision figurée de ses propres constructions, et au premier chef celle de l'eucharistie ? Il y a là deux poids, deux mesures. Ce que j'ai fait et continue de faire, surtout ne le faites pas...
Notez que cette crispation sur la réalité effective de la transsubstantiation ne date que du Concile de Trente, en réaction contre les contestations protestantes. On a dit que la présence du Christ sur l'autel y était in re (réelle), et non in figura (figurée). Pendant tout le premier millénaire, la question était restée beaucoup plus floue. Augustin disait même que cette présence y était selon une certaine manière (secundum quemdam modum). On ne pouvait être plus prudent.
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Michel Théron