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11 décembre 2010 6 11 /12 /décembre /2010 22:52

¨(Extraits de mes ouvrages)

Comme un échange s'est esquissé à propos de mon émission de radio Eucharistie, ainsi que de mon article L'eucharistie comme figure, je reproduis ici, en complément, l'article Tropistes de mon Petit lexique des hérésies chrétiennes, paru chez Albin Michel en 2005. Cet article, on le verra à la fin, est aussi une profession de foi de ma part.

 


Tropistes

 

Ou Tropiques. Nom donné à ceux qui interprètent symboliquement les passages de l’Écriture sainte. Par exemple ce nom s’est appliqué aux Sacramentaires*, pour qui l’eucharistie n’implique pas de présence réelle et effective de Jésus­-Christ sur l’autel, mais n’est qu’un simple signe commémoratif. Ou aux Macédoniens*, parce qu’ils interprétaient dans un sens figuré, ou par des tropes (en grec : tours, ou figures détournées du sens propre) les passages du Nouveau Testament où il est question du Saint-Esprit. Contre la tendance à l’allégorisation, qui favorisait l’intériorisation individuelle de la foi, et donc l’émancipation du croyant face à la pression du groupe, l’Institution a voulu défendre la littéralité matérielle, ou factuelle, des dogmes : obligation était faite de les prendre à la lettre, et interdiction de les prendre symboliquement.

En quoi l’Église chrétienne oubliait bien vite que toute sa foi et tout son message n’étaient qu’une relecture symbolique, par tours figurés ou tropes, de la Bible juive, devenue pour elle l’Ancien Testament. Sans exagérer, on peut prétendre que tout le christianisme n’est qu’une utilisation, et très souvent une sollicitation, par voie systématique de symbole, de données antérieures signifiant pour ceux qui les pratiquaient, et qui encore d’ailleurs les pratiquent (les juifs), tout autre chose de ce qu’alors on y trouva. On pourrait dire que les chrétiens dans leur ensemble sont les hérétiques tropistes des juifs. J’ai parlé ailleurs de captation d’héritage (v. : Marcionites*, Melchisédéciens*).

Un énorme livre ne suffirait pas à contenir tous les exemples de cette lecture figurative et détournée (par voie de tropes). Deux exemples seulement, tirés de l’épître aux Hébreux : Isaac sur le bûcher symbolise Jésus-Christ mort et ressuscité (11/19), et le repos de la terre promise préfigure le repos dans lequel les chrétiens sont invités à entrer (4/9 sq). Mais de façon générale tout le Nouveau Testament n’est qu’une relecture symbolisante de l’Ancien.

Il faudrait donc dire que tout s’arrête là, qu’après ce monument d’exégèse allégorique qu’est le Nouveau Testament, plus aucune lecture allégorisante (donc inventive) n’est possible. Désormais nous serions condamnés à un éternel ressassement, un éternel rabâchage. Mais pourquoi faudrait-il s’arrêter ? Pourquoi le symbole n’irait-il pas toujours chercher le symbole ?

La tradition tropiste ou d’exégèse allégorique du texte sacré est pourtant très ancienne : déjà présente chez Philon d’Alexandrie, elle s’épanouit chez Origène (v. : Origénistes*). – Mais ce dernier, en église, n’est pas toujours en odeur de sainteté…

Il faut maintenant sortir de cette impasse. Défendre résolument tous les Tropistes, passés et à venir. Car c’est le symbole qui fait vivre, et le réel définitivement fixé qui fait mourir. Dire qu’une chose est symbolique, n’est pas dire qu’elle n’existe pas, il s’en faut de beaucoup. Notre mentalité occidentale, réaliste, nous trompe ici. On pourrait appeler symbolo-fidéiste (voir : Symbolo-fidéistes*) cette attitude qui fait toujours crédit au symbole, et qui sous-tend aussi l’ensemble de ce livre. (pp.372-374)


 

→ On remarquera ici que le littéralisme ou le réalisme, bien loin d'être antérieurs au symbolisme, au tropisme ou au figurisme, lui sont postérieurs. Ils viennent d'une crispation identitaire, dans un but de démarcation polémique, et succèdent à l'ouverture des premiers temps, où la voie symbolique était souvent pratiquée. C'est la même chose dans les arts plastiques : le dessin des enfants par exemple est d'abord totalement symbolique, avant de devenir ensuite, sous l'effet normatif de l'école, réaliste ou naturaliste.

Je l'ai déjà dit à propos du réalisme eucharistique, qui n'est apparu chez nous que tardivement, à partir du concile de Trente, comme démarcation polémique anti-protestante, alors que sur cette question pendant un millénaire les esprits étaient restés beaucoup plus prudents et ouverts au symbole (le quemdam modum augustinien).

 

Couverture de Petit lexique des hérésies chrétiennes

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commentaires

M

Je suis aussi sceptique que vous sur certains miracles, Michel. Par exemple: "lève-toi et marche" cela veut simplement dire: "ne reste plus affalé et paralysé par la peur d'agir ou la soumission
mais mets-toi debout et va vers ton avenir!" Car il n'y a que l'acte qui soit créateur. Mais on peut aussi penser que la personne qui était "Jésus" avait reçu un enseignement de thérapeute, par
exemple en Egypte (prêtres de Sekhmet, alchimistes). Sans aller jusqu'à parler d'alchimie on peut parler de spagyrie et de magnétisme, aussi de kinésithérapie ("Jésus" désire rester seul avec les
malades).

amicalement,
Madeleine


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M

Comme vous le savez, Michel, le Nouvel An juif est Rosh Hashana, qui commémore le "jour du jugement". Ce qui abonde encore dans le sens que Jésus soit né, non pas un 25 décembre mais un 2 Tishri
(Rosh Hashana dure les deux jours) et sacrifié le huitième jour, 10 Tishri ou Yom Kippour, pour la rémission des péchés des juifs qui ont été jugés auparavant.

Vous savez bien que ce qui caractérise le "don" de Jésus, c'est la rémission des péchés (un seul meurt pour la nation)! Et une des lectures du deuxième jour est Jérémie 31, la promesse de la
Nouvelle Alliance. Or le sang de Jésus est le sang de la Nouvelle Alliance...

http://fr.wikipedia.org/wiki/Roch_Hachana

amicalement,
Madeleine


Répondre
M

Merci pour vos réponses, Michel. Mais "Jésus" fera pourtant des miracles et, grâce à eux, les gens du peuple croiront. Merci aussi pour votre article ci-dessus que je vais lire avec attention.

Pour en finir personnellement avec ce sujet de l'eucharistie, je désire redire que manger une hostie et boire du vin APRES que le prêtre ait dit "le corps et le sang du Christ" est une abomination
et n'est excusable en rien, pas même sous l'excuse de la foi. Celle-ci ne peut plus être aveugle. Comme vous le savez certainement, dans l'Anaphore d'Addai et Mari ou dans la Didachè, également
dans l'évangile de Jean, l'eucharistie est absente or ce sont des écrits primitifs...

Encore ce PDF bien écrit:

http://paroissebonpasteur.free.fr/cene.PDF

Et enfin, pensez aux bergers qui se trouvaient la nuit dans les champs, ce qui est inconcevable un 25 décembre mais qui est tout à fait plausible au Nouvel An, au début du mois de Tishri et
quelques jours avant Yom Kippour (le sang de l'Agneau versé pour la rémission des péchés)! J'ai développé ce sujet dans les articles repris sur la page ci-dessous:

http://marie-madeleine.over-blog.net/42-index.html

***

Je vois votre petit rajout concernant la Sagesse et le Christ. Si on se réfère à l'évangile selon Philippe, dans un logion il est dit que Marie-Madeleine est la compagne du Sauveur et, dans un
autre, que la Sagesse est la compagne du Sauveur. J'en déduis donc par syllogisme que Marie-Madeleine est la Sagesse! Si la Sagesse est comparable au Christ, alors Marie-Madeleine est-elle le
Christ ? ;-)

C'est mon sentiment et mon blog est tout entier axé là-dessus. Qui dit "Verbe" de Dieu dit manifestation de Dieu: si verbe il y a, émission - donc manifestation - il y a. Or la manifestation de
Dieu, pour les gnostiques, est d'essence féminine et est l'Esprit Saint. Je crois sincèrement que la lignée de l'Esprit Saint, manifestée en des humains sur terre (plutôt un genre d'adombrement que
d'incarnation) ne peut l'être qu'en des femmes (Eve, Isis, Marie-Madeleine...) et que c'est cela qui a été mal compris à propos du "Graal".

amicalement et bonne semaine à vous,
Madeleine


Répondre
M


Merci, Madeleine, de ces échanges.


1/ Pour ce qui est des "miracles", je reste sceptique. Beaucoup relèvent de l'hagiographie. Et d'autre part certains peuvent être symboliques, comme la guérison de l'aveugle de Bethsaïda en Marc,
qui peut signifier l'ouverture progressive aux autres d'un être qui jusque là les ignorait. Sinon on ne peut comprendre que Jésus, supposé être tout-puissant, doive s'y reprendre à deux
fois pour opérer la guérison.


2/ Il est évident qu'un juif ne peut enjoindre de consommer du sang : cela est un interdit majeur en judaïsme. L'institution  de l'eucharistie est une légende cultuelle (Bultmann) convoquée
pour justifier un usage païen : la cnsommation de sang était fréquente dans les cultes à mystères de l'Antiquité, dont celui de Mithra. D'ailleurs certains manuscrits de Luc ne comportent pas les
paroles instituant l'eucharistie.


3/ L'Esprit effectivement est féminin en hébreu : ruah.



M

Ensuite, et pardonnez-moi d'y aller franco (mais autant que vous connaissiez ma vision des choses pour ne pas être dans l'embarras d'avoir cautionné mon blog), quand "Jésus" dit: "vous ferez ceci
en mémoire de moi", on peut aussi l'entendre: "vous ferez ceci en mémoire de ce qu'on m'a fait, pour en témoigner". Plus je lis les évangiles plus je me rends compte - à tort ou à raison - qu'ils
sont tout autant des invitations à la méditation et à l'épurement intérieur (gnose initiale) que de virulentes dénonciations des rituels et de la religion des juifs (comme en Jean 8 et surtout Jean
8:44).

Victor Hugo, l'ésotériste que l'on sait, fait dire à la Sachette, dans "Notre-Dame de Paris": "mon enfant Jésus à moi, on a bu son sang":

http://books.google.fr/books?id=ECFbAAAAQAAJ&pg=PA157

Attention qu'il ne s'agit pas pour moi de fustiger le peuple juif mais bien les grands-prêtres qui maintenaient ce peuple dans la soumission aveugle à "leurs" lois, en les faisant passer pour les
lois de Dieu.

On peut et on doit se demander quel est le pivot, l'axe central et déteminant, qui a fait basculer l'Ancien vers le Nouveau Testament, précisément au moment de la venue de "Jésus"! Si ce n'est pas
l'abolition des sacrifices de premiers-nés (Massacre des Innocents) que cela pourrait-il être ? Je ne vois rien d'autre. En Amérique Latine, Quetzalcoatl est considéré comme le Christ et, lui
aussi, est venu pour abolir les sacrifices humains.

Ps: je mets le "Jésus" adulte entre guillemets car il s'agit pour moi d'un mythe: la résurrection symbolique du bébé Jésus historique.

amicalement,
Madeleine


Répondre
M


Cette interprétation n'est pas orthodoxe bien sûr, mais elle est intéressante car elle montre comment vous considérez le personnage de Jésus. Quant à moi, je ne pense pas que tous les visages
qu'on nous en donne soient unifiables en une seule personne :


http://www.michel-theron.fr/article-le-christ-polymorphe-57609171.html


Aussi il ne nous reste qu'à choisir celui que nous préférons, la voix qui nous parle le plus. C'est pour cela que j'ai intitulé mon livre sur l'évangile selon Thomas : Une voix nommée
Jésus. Il y a évidemment d'autres voix, qui parleront à d'autres. Mais il est vain il me semble de chercher une unité où il y a diversité.


Amicalement. Michel



M

Très intéressantes précisions, Michel. Merci!

On peut penser que, dès les premiers siècles (mais pas au tout début, pas l'eucharistie initiale), l'eucharistie était symbolique et cela ne gênait personne: c'était juste un devoir de mémoire,
selon les paroles même de "Jésus". Je crois que l'Eglise a lentement basculé dans la matérialisation des symboles parce qu'elle s'adressait à des gens qui avaient besoin - pensait-elle - de preuves
tangibles, matérielles, ou de support visible (toucher pour croire) pour "faciliter" leur accession à la foi. En cela, elle glissait sans le savoir sur la pente du paganisme, elle qui voulait s'en
éloigner.

De nos jours, c'est épouvantable de voir, par exemple en Amérique Latine, ces processions de la Vierge ou de Jésus dont les visages sont entourés d'ampoules multicolores clignotantes et qui sont
devenus obèses des habits luxueux qui les recouvrent, parfois sur plusieurs couches. Cela prouve bien que la masse populaire ne sait pas facilement "laisser l'abstrait à l'abstrait" et je trouve
que l'Eglise a raté le coche sur ce sujet-là, en abondant dans le sens de la matérialisation et des projections psychologiques qui risquent, l'une comme les autres, de devenir des fins en soi (cela
suffit aux fidèles) au lieu d'être des vecteurs spirituels vers Dieu (qui est non-manifesté).

Enfin, pour faire suite à votre réflexion sur le fait que le Nouveau Testament n'est qu'une relecture symbolisante de l'Ancien, il y a cet extrait des "Proverbes" que j'ai repris sur mon blog et
qui parle du pain et du vin (notez au passage l'allusion aux "hauteurs" de la ville qui rappelle Migdol):

http://marie-madeleine.over-blog.net/article-engendree-non-pas-creee-57703253.html

amicalement,
Madeleine


Répondre
M


Bonsoir Madeleine,


la conception purement matérialiste de l'eucharistie (réalité effective de la transsubstantiation) a des raisons simplement politiques. Il s'agit d'assurer le pouvoir de l'Institution sur les
fidèles, car pour que ce miracle se produise, il faut l'intervention des prêtres : "Seuls les prêtres validement ordonnés peuvent présider l'Eucharistie et consacrer le pain et le vin pour
qu'ils deviennent le Corps et le Sang du Seigneur." (Catéchisme de l'Eglise catholique, éd. 1992, p.303) Ce ne serait pas la première fois que derrière les controverses théologiques
les enjeux ne soient que de pouvoir.


En outre, dans l'épisode de la Tentation au désert tel que le rapportent les Synoptiques, il ne faut pas oublier que Jésus a refusé d'assujettir les gens en les éblouissant par des
miracles... 


Merci de la référence que vous me donnez. Notez que c'est ce passage des Proverbes qui a inspiré le rédacteur du Prologue de l'évangile de Jean, où c'est le Christ qui incarne cette Sagesse de
Dieu.


En toute proximité. Michel



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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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