J’ai revu sur Arte, dans la soirée du 12 août dernier, le beau film de Lars von Trier Melancholia. Ce mot-titre doit être pris dans son sens fort, médical, où il désigne une grave dépression. Le film oppose deux jeunes femmes sœurs, dont le portrait contrasté constitue pour moi l’intérêt majeur de l’œuvre.
La première est la dépressive en question. Mais on a tort en l’appelant ainsi de la voir comme malade. En réalité si elle ne s’adapte pas au monde qu’elle voit, aux gens qu’elle fréquente, c’est qu’elle en attend trop, et qu’elle perce à jour leurs hypocrisies et faux-semblants. Si elle s’éloigne d’eux ce n’est pas qu’elle en a assez, mais plutôt qu’elle n’en a pas assez. Cette exigence la désigne comme venue d’ailleurs, allogène comme disaient les anciens gnostiques. Ou bien encore son Royaume n’est pas de ce monde, selon ce que dit l’évangile de Jean. Elle vient d’une autre planète, comme cette Mélancholia qui à la fin du film va heurter et détruire la terre en forme d’apocalypse. On comprend alors qu’elle détruise tout le jour même de son mariage, comme Gribouille qui pour fuir la pluie va se noyer.
À l’opposé se situe sa sœur. Elle n’a pas le même refus métaphysique du monde comme il va. On la sent bien ancrée dans son destin terrestre, et sa responsabilité de mère d’un petit garçon. C’est elle qui est la plus affectée par la catastrophe cosmique de la fin, où elle ne voit qu’absurdité, tandis que sa sœur en voit la nécessité. – Mais le génie du cinéaste est d’avoir refusé ici une vision manichéenne, en nous laissant le choix de nos préférences.
Si tant est qu’il faille choisir. Car ces deux portraits, les postures et choix de vie qu’ils supposent, nous appartiennent. Nous pouvons les incarner successivement ou alternativement tout au long de nos existences, suivant notre histoire et aussi notre tempérament. Même, un seul livre chez nous, la Bible, les contient tous. On y lit dans l’Ecclésiaste que tout n’est que vanité et souffle du vent, et ce désenchantement peut bien appeler en retour une destruction générale de type eschatologique – comme à la fin du film. Mais aussi, dans le Deutéronome (30/19), qu’entre la mort et la vie il faut choisir la vie – quitte donc à s’illusionner et à fermer les yeux sur ce qui ne va pas dans le monde. Le choix est entre révolte exaltée et acceptation ordinaire, entre mélancolie et instinct de vie.
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Michel Théron