Un ancien article (9 septembre 2021)
Les terroristes islamistes kamikazes, dont celui qui vient de se faire exploser à Kaboul, se considèrent comme des martyrs, témoignant de leur foi jusqu’au don de leur vie, qui leur permettra d’accéder au Paradis d’Allah. Que faut-il donc penser de ce mot dans un contexte religieux ?
Il est vrai que la valorisation du sacrifice peut s’autoriser, chez nous par exemple, de certains textes. Ainsi : « Si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance. Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui cesse de s’y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle. » (Jean 12/24-25) On peut voir effectivement dans cette phrase un éloge du don complet de soi, jusque dans l’acceptation de la mort physique même. Cette lecture serait littérale.
Pourtant on lit par ailleurs dans la même Bible : « C’est la miséricorde que je veux, non le sacrifice. » (Osée 6/6 – repris en Matthieu 9/13 et 12/7) Cela devrait nous inciter à voir dans le texte précédent, sous peine d’incohérence, une autre signification que la littérale.
Le livre autobiographique de Gide qui porte comme titre Si le grain ne meurt raconte le passage d’une enfance corsetée d’interdictions puritaines, à une adolescence libérée et ouverte au désir. Manifestement l’interprétation qu’il a faite de l’expression johannique est symbolique : disons, pour lui, le passage de la chenille au papillon.
Je pense que dans ce type de textes il est dit qu’il faut mourir au petit moi enfermé sur lui-même et égocentrique (le « tout à l’ego » !), pour naître enfin à ce que Jung appelait le Soi, à une vision plus large ou synoptique des choses. C’est d’une métamorphose spirituelle qu’il s’agit : ce que le texte évangélique appelle la « metanoïa », le changement d’état d’esprit : le passage en quelque sorte de l’île à l’océan, ou du nageur à la vague qui le porte.
Goethe pensait peut-être à cela avec son : « Meurs et deviens ! », formule centrale en franc-maçonnerie, où elle balise l’initiation. Dans le monde musulman, beaucoup de théologiens sérieux voient de même dans le Djihad un combat à l’intérieur de soi, et non contre les infidèles.
Il faut y regarder à deux fois avant de prendre littéralement un texte religieux, se demander s’il n’offre pas une autre possibilité de lecture. Se souvenir toujours de la phrase de l’Apôtre : « La lettre tue, mais l’esprit vivifie. » (2 Corinthiens 3/6) L’humanité y gagnera.
Article paru dans Golias Hebdo, 9 septembre 2021
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Michel Théron