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lus de 40.000 jeunes venus du monde entier se sont jeté, le mercredi 29 août dernier, quelque 120 tonnes de tomates à la figure dans une atmosphère de fête survoltée, pour la traditionnelle Tomatina, dans la petite ville espagnole de Buñol, près de Valence. Des milliers de jeunes ont vu leurs t-shirts se souiller, en se teintant progressivement de rouge (Source : AFP, 29/08/2012).
Certes je pourrais voir là un trait de bêtise, pensant à tous les autres défis et concours humains qui ne brillent pas par leur intelligence. [v. Divertissement]
Mais je préfère réfléchir sur cet événement, et voir en lui un intéressant symbole.
En effet, il n’est pas bon que l’homme soit toujours « propre sur soi », dans tous les sens de l’expression. On sait déjà que les enfants aiment maculer leurs vêtements. Cette provocation montre un sens profond, même ignoré d’eux : trop se contrôler nuit, et le savoir-vivre empêche de vivre.
Les anciens Borborites, hérétiques chrétiens, se barbouillaient le visage de boue, pour montrer sa différence avec la figure que devait avoir l’homme idéal, créé, lui, à l’image de Dieu. Rien de plus pieux que cette souillure. Peut-être le tagueur aujourd’hui atteste-t-il par son geste rageur et vengeur la grandeur de cette beauté qu’il détruit par son barbouillage : peut-être la sent-il trop lointaine par rapport à ce qu’est sa vie ? Et ce sont bien des taches aussi qui souvent servent à « customiser » nos vêtements, carrosseries de voitures, intérieurs et même visages. Le tatouage de la peau, si en vogue aujourd’hui, peut avoir quelque rapport avec le même principe.
En fait, l’homme est mêlé, de ciel et d’enfer, d’étoiles et de fange. Et il faut du pire pour du meilleur. « La fleur de lotus, dit-on en Orient, pousse sur de la boue. » Négliger cette dernière est occulter une part de soi.
Alors peut s’installer une névrose, faite de la séparation radicale des deux moitiés de l’homme, la dionysiaque et l’apollinienne, et de l’étouffement ordinaire de la première par la seconde. Jung a bien analysé cette problématique dans sa Dialectique du moi et de l’inconscient.
Innombrables sont les exemples de défoulement, ou plutôt de catharsis, de cet ordre. Ainsi à Ivrea, près de Turin, se déroule tous les ans, lors du Carnaval, une gigantesque bataille d’oranges. À Cournonterral, dans l’Hérault, la bataille qui oppose les Pailhasses aux « Blancs » chaque mercredi des Cendres se fait avec de la lie de vin : scène impressionnante, utilisée par Agnès Varda à la fin de son film Sans toit ni loi.
Vive donc le Carnaval, temps de défoulement bien nécessaire au Carême qui le suit, car on n’y néglige pas cette part d’ombre qui aussi nous constitue !
Article paru dans Golias Hebdo, 13 septembre 2012
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Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Ils concernent des sujets d'actualité étranges, bizarres, insolites, souvent amusants, mais se prêtant toujours à un commentaire philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).
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