C’est selon un vieux motif théologique la sanction réservée par Dieu à nos entreprises : la réussite d’une action vaut sa justification aux yeux de Dieu, et son échec au contraire, sa condamnation. Ce réflexe est très ancien, et il mène à identifier malheur et culpabilité. Il s’atteste dans le langage par la formule : « Mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour mériter cela ? »
J’ai pensé à ce vieux réflexe quand j’ai entendu dans les médias que la sympathie états-unienne vis-à-vis de l’Ukraine agressée par la Russie est en train de s’éroder progressivement, au fur et à mesure que la guerre dure, et donc que la victoire ukrainienne n’est pas certaine. On nous dit alors que le peuple américain « n’aime pas les losers ».
Pourquoi aurait-il cette méfiance vis-à-vis d’eux, sinon parce que, pour lui, celui qui perd dans ce qu’il entreprend ne bénéficie pas de l’aide de Dieu ? C’est un fait que les milieux évangéliques, très influents aux USA, ont développé l’« Évangile de la prospérité », selon lequel la réussite sociale et financière est un signe de santé spirituelle, tandis que la pauvreté est une malédiction ou une punition de Dieu. Cette position est aussi celle de Trump, comme de toute sa base électorale : Le gagnant prend tout (The winner takes all).
Mais d’abord, même si elle peut s’attester dans certains passages du Premier Testament, elle est en contradiction absolue avec le message évangélique valorisant la pauvreté : « Heureux les pauvres en esprit ! » Ensuite l’accepter nous ferait revenir, par-delà les mesures humaines prises depuis toujours pour la corriger, à la simple loi du fait accompli : « Malheur aux vaincus ! ». La régression serait radicale. Ainsi aux Jeux Olympiques on pensait que le vainqueur l’était avec l’aide de Dieu, Deo juvante. Cette façon de voir sous-tendait aussi les ordalies médiévales, ainsi que les duels judiciaires, dans l’issue desquels on pensait voir le Jugement de Dieu. Mais on sait que tout cela a été aboli ensuite, avec les progrès de la raison.
Pauvres Ukrainiens, que le vieux dogme de la rétribution théologique condamnerait à une double peine, en ajoutant aux malheurs qu’ils subissent la pensée de les mériter et le fardeau de la faute ! Heureusement on s’est éloigné de cette croyance archaïque, refusée aujourd’hui par beaucoup d’esprits et de peuples éclairés. – Mais pas par tous, hélas !
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Michel Théron