Le jour de la finale de la Coupe du Monde de foot, la chaîne M6 a invité ses téléspectateurs à participer à une loterie, dont le lot promis au gagnant était de 300 000 euros. « Net d’impôts » a cru bon de préciser le journaliste-présentateur, dont l’offre ne brillait pas par le civisme. Cela parachevait l’obscénité du montant, qui était loin de satisfaire à la morale la plus élémentaire, à la common decency (décence ordinaire), chère à Orwell.
Chacun donc peut espérer gagner une somme pharaonique, sans rien faire qui puisse la mériter. C’est au rebours de la moralité, et aussi de la rationalité minimale selon laquelle il doit y avoir un lien proportionné (ratio/proportio) entre ce qu’on obtient et l’effort consenti pour l’obtenir. Bien sûr toute institution qui pratique ce genre d’offre y trouve son compte. En endormant ainsi le bon peuple par des chimères, on s’assure de sa passivité et on évite ses révoltes : une nouvelle version du panem et circenses (du pain et des jeux) de l’Antiquité.
Par association d’idées j’ai pensé au rôle de la grâce en christianisme. Elle est parfois vue comme un don gratuit accordé par un Dieu tout-puissant à une certaine catégorie d’hommes, indépendamment de leur mérite personnel : « Je fais grâce à qui je veux faire grâce, et j’ai pitié de qui je veux avoir pitié » (Exode 33/19 – repris en Romains 9/15) Obtenue ainsi, la grâce est inamissible (elle ne peut être enlevée), et même chez les pécheurs à qui elle est donnée (pécheurs justifiés). Mais celui qui l’accorde est un tyran capricieux, qui anéantit tout désir humain de compréhension supposant toujours un lien entre le mérite et son résultat. On trouvera un exemple de cette tragique destruction opérée dans l’âme d’un enfant dans la Lettre au Père de Kafka.
Comme celui qui joue à la loterie et en attend passivement le succès, le croyant peut espérer la grâce avec confiance ou foi. Mais cela suffit-il ? Cela dispense-t-il de bien agir ? Ne faut-il pas aussi pour le salut réhabiliter les œuvres, comme fait l’épître de Jacques, dans le droit fil de l’orthopraxie juive : « La foi sans les œuvres est morte » (2/26) ? Ou au moins qu’il y ait concordance entre la part de Dieu et celle de l’homme : synergie, comme dit le christianisme orthodoxe. Aide-toi, et le ciel t’aidera…
…Tant il est dangereux, et en tout domaine, de déposséder l’être humain de sa capacité d’agir !
commenter cet article …
Le blog de
Michel Théron