J’ai regardé sur FR 3, dans la soirée du 20 mai dernier, l’émission 1936, le Front populaire. Sur des vues très émouvantes de foule en liesse, profitant de loisirs pour la première fois, le commentaire indiquait que les travailleurs n’avaient plus à attendre un repos à venir (toujours rêvé et hypothétique), puisqu’ils le connaissaient désormais ici et maintenant. Ce qu’ils espéraient peut-être depuis toujours, voici que cela se réalisait effectivement.
Par association d’idées, j’ai pensé au destin de l’attente eschatologique en christianisme. Dans un premier temps, et selon les premières strates rédactionnelles des évangiles, le climat était celui d’une imminence : la venue du Fils de l’homme était vue comme toute proche, et son attente allait rapidement être comblée. « En vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive. » (Matthieu 24/32-34 – cf. Marc 13/28-30). Mais la suite a démenti cette attente, et l’on a été obligé, cette venue ne se produisant pas, d’accepter humblement les délais du temps, et de projeter l’attente plus loin. C’est comme quand on attend l’autobus. Au début, on est impatient, et quasiment on le « tire » des yeux, debout dans l’attente. Mais ensuite, comme il ne vient pas, on s’assied, plus patient.
Ce tournant s’est produit en christianisme à la charnière des 1e et 2e siècles. Ainsi le Christ johannique dit-il que son Royaume n’est « pas de ce monde » (Jean 18/36) On diffère une venue, et on l’intériorise dans l’âme de chacun, quand elle est démentie dans les faits par la situation actuelle. Va dans ce sens notre traduction du Notre Père sur la venue du Royaume : « sur la terre comme au ciel ». Autrement dit, si on suit l’ordre des mots : Que ce qui se commence ici se parachève là. La terre n’est qu’une propédeutique ou une antichambre au ciel.
Pourtant il y aurait un grand intérêt à maintenir la disposition du texte initial, qui dit aussi bien en grec qu’en latin : « Vienne ton Royaume, comme au ciel, ainsi sur la terre » Autrement dit : Que ciel descende sur la terre ! C’est dès ici-bas que la vie doit être céleste. Le ciel n’est pas une récompense pour l’au-delà, mais un modèle pouvant s’incarner réellement dans nos vies. Je pense que cette perspective est préférable à celle de la récompense différée, et que les travailleurs de 1936 en auraient été d’accord.
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Michel Théron