À propos de la condamnation confirmée en appel de la chef de file du Rassemblement National, les médias se sont préoccupés, en majorité, non pas de la reconnaissance ainsi affirmée de sa culpabilité, mais de la possibilité pour elle de se présenter à la prochaine élection présidentielle. Comme si peu importait de la savoir condamnée, l’essentiel étant sa capacité de parvenir à la tête de l’État.
Je trouve étonnant de genre de réaction. En somme, on peut absoudre quelqu’un d’un comportement délictueux, pourvu qu’il puisse se présenter au suffrage populaire, susceptible de l’innocenter de toute faute passée. L’exemplarité, qui devrait être normalement requise pour quiconque s’y présente, ne compte plus. Rappelée par les juges, indépendants du monde politique en vertu de la séparation des pouvoirs, essentielle en démocratie, elle est foulée aux pieds par ceux qui ne reconnaissent comme souverain que le peuple lui-même, pouvant gracier quiconque par l’élection. On ne réfléchit pas que les lois qui permettent aux juges de prononcer les condamnations sont elles-mêmes des émanations du pouvoir législatif, et donc émanent elles aussi de l’élection : ceux qui parlent ici d’un « gouvernement des juges » devraient y songer.
La corruption de ce système caractérise les démocraties qu’on dit illibérales, et en général les régimes populistes. Le peuple y est présenté comme l’instance suprême. Il est vu comme une entité quasi biologique : le seul abri efficace pour s’y réfugier. La démocratie représentative traditionnelle est censée être déconnectée des réalités, trop loin des aspirations populaires, et faire partie des « élites » – que dénoncent constamment les populistes.
Par exemple, au journal de la mi-journée de France Inter, le 8 juillet dernier, j’ai entendu Laure Lavalette, députée RN du Var, dire : « La Cour suprême c’est le peuple », et attribuer cette phrase au Général de Gaulle. Je ne sais pas si cette phrase est bien de lui. Mais je pense que le recours systématique et inconditionnel au peuple est dangereux. Utile parfois pour dénouer les paralysies démocratiques, comme les situations bloquées quand les parlementaires se refusent aux compromis, il faut le considérer comme une arme de dernière instance. Et en tout cas pas en matière morale, en l’utilisant comme un moyen facile d’absoudre tout comportement.
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Michel Théron