J’ai revu sur Arte le beau film de Kieslowski Trois couleurs : Bleu. Cependant l’indéniable splendeur plastique des images, de même que l’excellente composition de Juliette Binoche, n’ont pas suffi à lever pour moi toute ambiguïté à l’égard de cette œuvre.
D’abord tout en elle n’est que signes, jusqu’à la saturation. Ils sont parfois surindiqués, tel le plan initial où les aléas du jeu du bilboquet signifient à l’évidence le rôle du hasard dans nos vies, ou encore plus loin ce plan où une lueur bleue erre sur le visage de l’actrice, de façon à mon avis bien trop appuyée et artificielle. Bien sûr le cinéaste qui multiplie ces signes a la prudence et l’habileté de ne pas les expliciter. Mais enfin on sent bien que dans son univers la moindre chose peut faire sens, même si c’est au spectateur de le formuler. Quant à moi, je pense, après Spinoza, que la finalité ne renvoie qu’à notre propre attente, et que le sens n’est que le désir que nous en avons, ainsi que je l’ai dit dans mon billet Complotisme (Golias Hebdo, n°506).
Mais cette réserve personnelle est moins grave que la suivante. Les cinq dernières minutes du film sont occupées par un chœur tonitruant et emphatique, dont le texte est l’hymne paulinienne très connue sur le pouvoir de l’amour (1 Corinthiens 13). Évidemment chaque personnage de ce film choral va être touché par la grâce de l’agapè, qui, nous dit le texte grec, l’emporte sur la « connaissance », et « supporte tout ». Le spectateur ignorant le sens des paroles est évidemment ému aux larmes, et l’émotion est son dernier mot. Mais comme les larmes brouillent le regard, l’émotion peut obscurcir la pensée. Si par exemple une femme, qui a pu entendre lors de son mariage, comme bien d’autres, l’hymne paulinienne, est battue par son mari, doit-elle le supporter ? Et que penser d’un amour non éclairé par la connaissance ? Il peut être catastrophique. « Tous nos crimes, disait Soljenitsyne, sont des crimes d’amour. »
Bref je crois qu’il peut parfois exister une irréflexion de l’art, et qu’elle est d’autant plus dangereuse que l’art est, comme ici, plus beau.

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