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10 mai 2021 1 10 /05 /mai /2021 01:01

O

n la distingue ordinairement dans la Bible de la mise à l’épreuve. Ainsi seul le Diable peut tenter l’homme, alors que Dieu se contente de l’éprouver. Par exemple, à propos de l’épisode d’Abraham à qui Dieu demande de lui sacrifier son fils, on lit : « Dieu mit Abra­ham à l’épreuve… » (Genèse 22/1) À l’in­verse, lorsqu’il s’agit du Diable qui tente Jésus dans le désert, on lit de même : « Il fut tenté par le diable pendant quarante jours… » (Luc 4/2) Voilà une répartition sémantique apparemment bien claire.

 

Mais comme je suis de nature curieuse, et comme je fais passer toujours la philologie avant l’idéologie, je me suis reporté aux textes mêmes. Je me suis alors aperçu que dans les deux cas, aussi bien dans les versions grecques de la Septante et du Nouveau Testament, que dans la version latine de la Vulgate, le mot est exactement le même. Soit en grec : peirân, et en latin temptare, qui a donné évidemment notre mot : tenter. On peut donc traduire le début de Genèse 22/1 par : « Dieu tenta Abraham  (Septante : epeirazen, Vulgate : temptavit) » Il n’y a donc aucune raison de réserver la tentation au Diable seul, et à partir de là on peut très bien dire qu’il y a un côté diabolique de Dieu.

 

Il existe jusque dans le Notre Père lui-même, où on lit bien : « Ne nous induis pas en tentation – grec : peirasmon, à rapprocher du peirân sus cité ; latin : temptatio (Matthieu 6/13 ; Luc 11/4). Quant au mot induire, en grec eispherein, en latin inducere, il signifie bien : conduire dans, pousser dans. Un peu comme dans l’Iliade un dieu hostile pousse Patrocle par derrière, pour le faire tomber et périr sous les coups des Troyens.

 

Cette image d’un dieu méchant et sadique faisait si peur à Marcion, qu’il avait proposé ici de corriger le texte en : « Ne nous laisse pas succomber à la tentation », version non directement agissante que j’ai apprise moi-même au catéchisme dans les années 1960. Marcion a supposé ici peut-être un substrat araméen, qui connaît le mode factitif (« Ne fais pas que nous soyons soumis... »), à la différence du grec et du latin qui ne le connaissent pas. Depuis on a d’abord rétabli la traduction initiale, puis à nouveau hésité à son propos (2017). Mais y a-t-on assez réfléchi ?

 

Bien sûr, on m’opposera l’épître de Jacques : « Que personne, lorsqu’il est tenté, ne dise : ‘C’est Dieu qui me tente. Car Dieu ne peut être tenté par le mal, et il ne tente lui-même personne.’ » (1/13) Mais c’est bien alors le cas de le dire : qui s’excuse s’accuse. Car le problème a bel et bien été vu, puisqu’on s’est occupé de le résoudre.

 

Et puis l’image même de Dieu ne gagne-t-elle pas en richesse et en épaisseur, induisant en nous une plus grande prudence dans nos rapports avec elle, lorsqu’elle est ainsi complexifiée et arrachée au catéchisme ?

8 juillet 2010

 

D.R.

 

***

 

Ce texte fait partie du tome 1 de mes Chroniques religieuses :

Chroniques religieuses
Théron, Michel
14,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont une sélection d'articles parus dans un journal hebdomadaire. Souvent inspirés par l'actualité, ce qui les rend plus vivants, ils concernent toujours directement ou indirectement des sujets ayant trait à la religion et à la spiritualité. Vu leur brièveté (deux pages), on peut en faire une lecture picorante et fragmentée. Ce livre n'est pas un traité systématique, mais un recueil familier permettant de petites méditations quotidiennes sur des sujets concrets.

 

On peut voir aussi le tome 2 :

Chroniques religieuses
Théron, Michel
16,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont une sélection d'articles parus dans un journal hebdomadaire. Souvent inspirés par l'actualité, ce qui les rend plus vivants, ils concernent toujours directement ou indirectement des sujets ayant trait à la religion et à la spiritualité. Vu leur brièveté (deux pages), on peut en faire une lecture picorante et fragmentée. Ce livre n'est pas un traité systématique, mais un recueil familier permettant de petites méditations quotidiennes sur des sujets concrets.

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T
Il est frappant de constater que les versions successives (avant 1966, après 1966, depuis 2017) de la formule en question paraissent correspondre à trois positions quant au déroulement du procès (il s'agit de l'aspect verbal, techniquement; les positions sont spatio-temporelles):
- pré-cursive (position d'avant): "soumettre"
- initiale : "entrer"
- cursive, finale, et même accomplie : "succomber"
Le latin 'inducas" peut correspondre aux deux premières, à la rigueur à une partie de la troisième.
Intéressante aussi l'alternance du tour tolératif : "laisser" (repris dans la dernière version) et du simple injonctif (prière) : "ne nous soumets pas", de modalité proche de l'originel hébreu "fais que... ne... pas", semble-t-il.
Les situations respectives de Dieu, du fidèle face au mal sont, selon ces deux systèmes d'alternances, modifiées.
Il y aurait aussi à dire sur l'effacement de l'article ("la tentation", 2017), ignoré du latin.
Mes faibles compétences m'interdisent d'aller plus loin sur cette question à la lettre fondamentale.
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  • www.michel-theron.fr
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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