Sans doute immémorial, le désir de vengeance est aujourd’hui d’une brûlante actualité en géopolitique, où il éclipse même celui de la justice. Telle la réaction du premier ministre israélien à l’attentat qui a frappé son pays, réaction hors de toute mesure. On peut invoquer ici l’antique loi du talion, mais on en a perdu son sens originel, qui était de mitigation : il instaurait une proportionnalité entre la faute et la peine proposée en réponse. Mais ici la disproportionnalité est manifeste, sidérante. Riposte animale, qui s’autorise de l’animalisation supposée chez l’adversaire pour agir comme lui, ou mieux de rivaliser avec lui, par surenchère.
Il n’est jamais bon, il me semble, de faire avec l’agresseur un concours de cruauté. Et même, dans ce cas, une telle attitude est contre-productive. Voyez comment le Traité de Versailles, qui a mis fin à la guerre de 1914-1918, n’a fait qu’instiller chez les Allemands manipulés par Hitler le désir de revanche, qui a abouti une vingtaine d’années plus tard à la deuxième guerre mondiale. Et à l’inverse, comment le procès de Nuremberg qui a clôturé cette dernière a permis, en gardant toutes les formes légales de respect des accusés, d’assurer à l’Europe de longues décennies de paix. Il ne faut pas, si juste soit la cause que l’on défend, humilier le vaincu. C’est affaire de respect par principe de l’humain, mais aussi, pragmatiquement, de prévoyance pour l’avenir.
Sinon on ne sort pas du cycle de la violence, où la vengeance appelle la vengeance. Et d’ailleurs, si cette dernière est si contagieuse, pourquoi n’en serait-il pas de même de leurs opposés, le désir d’une justice réfléchie, incluant l’apaisement et la recherche finale du pardon ? Il me semble qu’il y a des cas où ce dernier, une fois accordé, peut ruisseler par contagion sur celui qui le reçoit, permettre sa réflexion et le changer dans la mesure de sa dette : la gratitude est d’autant plus importante que la dette est importante. Inversement lui refuser la bienveillance est le maintenir dans son état actuel et l’empêcher d’évoluer en retour. C’est la leçon évangélique du pardon donné par Jésus à la pécheresse : « Celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour. » (Luc 7/47)
C’est au moins une perspective qu’il est dangereux d’exclure, sauf à nous maintenir dans le monde de la riposte-réflexe et de la vengeance : celui finalement de la barbarie.
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Michel Théron