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4 juin 2026 4 04 /06 /juin /2026 01:00

Dans son encyclique Magnifica Humanitas, dont j’ai parlé dans le dernier numéro de Golias Hebdo, le pape Léon XIV fait un éloge marqué de la contemplation. Elle est, dit-il, l’antidote à l’exploitation de la terre dont l’homme lui-même fait partie et sur laquelle il doit veiller. Et qui ne sait pas contempler celle-ci ne saura pas non plus contempler ses frères et sœurs. (Source : cath.ch, 02/06/2026)

 

Cet avertissement est très actuel. Nous ne savons plus contempler ce qui est devant nous. Nous voyons, regardons même, mais c’est aveuglément, les yeux grand fermés (eyes wide shut). Pourquoi ? C’est que nous enregistrons passivement ce que nous donne notre rétine. Les spectacles qu’elle nous fournit sont aussi en nombre incommensurable avec ce que pouvait voir un homme d’il y a à peine quelques décennies. Dans ce déluge d’images tout se vaut et finalement s’annule. C’est une bouillie visuelle anesthésiante. Rien qui permette d’accéder à une vérité.

 

En effet contempler n’est pas enregistrer simplement ce que l’on voit, mais l’interroger activement, faire preuve de réflexion, et le comparer avec une exigence que l’on sent au fond de soi, qui lui donne poids, densité et force. Elle informe et transforme normativement les simples données sensorielles. Un paysage renvoie celui qui le contemple vraiment à un dialogue intérieur, qui lui permet de faire le point sur lui-même. Et pareillement un visage, dont les échos sont infinis, comme l’a montré Levinas.

 

Augustin a admirablement exprimé cela dans un passage des Confessions (X, 6, 10). Pour trouver Dieu, il ne faut pas simplement voir les choses, il faut aussi les juger, les comparer et confronter à une instance intérieure qui seule les rend intéressantes, les fait vivre vraiment. De quoi, de qui sont-elles signe ? Pour Augustin, cette instance est Dieu, dont il donne une magnifique définition : « Dieu est pour toi la vie de ta vie » (Deus tibi vita vitae est). Mais pour l’agnostique cette instance, ce juge au tribunal intérieur de chacun, existent tout de même : on les trouve dans un dialogue indispensable avec le moi profond. Mais aujourd’hui évidemment cette vitale et vivifiante confrontation se perd chez nos contemporains.

 

J’espère qu’on ne m’en voudra pas de cette référence à un théologien sans doute négligé aujourd’hui. Mais n’est-il pas le maître spirituel dont se réclame explicitement Léon XIV ?

 

D.R.

*

Voici l'extrait de saint Augustin auquel renvoie cet article :

 

Confessions X 6. 10. Est-ce qu'à tous ceux qui ont l'intégrité de leurs sens n'apparaît pas cette beauté ? Pourquoi donc ne tient-elle pas à tous le même langage ? Les animaux petits et grands la voient, mais ils ne peuvent interroger; car il n'y a pas en eux ce juge préposé aux messages des sens qu'est la raison. Les hommes, eux, peuvent interroger afin que les mystères invisibles de Dieu deviennent, par les êtres créés, intelligibles à leurs regards ; mais, en aimant ces créatures, ils se mettent sous leur dépendance, et cette dépendance les empêche de porter un jugement. Et ces créatures ne répondent à ceux qui interrogent que s'ils portent un jugement. Ce n'est pas qu'elles changent leur voix, c'est-à-dire leur beauté, si l'un se contente de voir tandis qu'un autre voit et interroge, de sorte qu'elle apparaîtrait autrement au premier, autrement au second; mais, apparaissant de la même manière à tous deux, elle est muette pour le premier, elle parle pour le second. Ou plutôt elle parle pour tous, mais ceux-là comprennent qui, accueillant sa voix au-dehors, au-dedans la comparent avec la vérité. De fait, la vérité me dit : « Ton Dieu n'est pas la terre ou le ciel, ni aucun corps. » Cela, la nature de ces choses le dit. Ils le voient : c'est une masse, moindre dans une partie qu'en sa totalité. Déjà toi tu es meilleure, je te le dis, ô âme, puisque tu animes la masse de ton corps en lui donnant la vie; et cela, aucun corps ne le procure à un corps. Mais ton Dieu est plus encore pour toi, c'est la vie de ta vie.

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commentaires

A
Comment t’en vouloir de citer non seulement un théologien important, mais aussi un grand esprit ? Et merci pour cette leçon d’oecuménisme à grand empan.
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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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