Voici un texte qui illustre ce que j'ai voulu montrer par ces photos, l'existence en nous de deux vies, l'une circonstancielle, et l'autre essentielle :
Deux vies
Net est le visage reflété, flou celui qui se reflète. Grâces donc soient rendues au miroir, au résultat probant qu’il offre, ici et ailleurs. Ne serait-ce que parce qu’il enclôt, par le cadre, il sépare du reste, donc essentialise. Les peintres se promènent souvent avec un miroir dans leur poche : ils y trouvent le moyen de densifier leur vision, en l’isolant du reste. Le résultat du fragment ainsi magnifié est plus vrai que le réel de tout le reste, je dirai ici de la vie habituelle, qui s’effiloche et s’efface. Le cadre contient le monde, aux deux sens du mot : il le représente, et il l’empêche de s’évanouir. Pareillement nous-mêmes : bien flous sommes-nous, dans l’ordinaire de nos vies : indécision, indistinction, flottement… Mais heureusement le miroir est là pour nous, qui donne poids, substance, vérité. Mais de quel type, maintenant, sont ces miroirs ? J’y vois symboliquement des miroirs instituants, donateurs d’humanité. Nous n’existons vraiment que reflétés par ces instances représentatives et normatives (mythes, récits, fictions dans l’ordre des mots, signes et images divers dans celui du visible), d’origine d’abord religieuse, puis artistique, qui nous précèdent et balisent nos vies. Certes c’est nous qui les avons, une fois, créés (mais quand donc déjà ?) Mais ensuite nous nous y soumettons et attachons, un peu comme à des juges, car nous y trouvons notre vraie figure. Ils façonnent l’homme pour qu’il ressemble à l’homme. Sans les romans par exemple, comment pourrions-nous faire la cour à une femme ? Sans les nativités, en peinture, comment pourrions-nous penser le mystère de la naissance ? etc. Nos vies se déroulent à l’ombre de ces instances, de ces miroirs symboliques, et sans eux nous ne vivons pas vraiment, nous ne sommes que des morts. On voile les miroirs dans les chambres des morts, et le vampire, un mort-vivant, ne se reflète dans aucun miroir. Le paradoxe de la vie est qu’elle ne se suffit pas à elle-même, et qu’elle a besoin, pour être vraiment vie, de se refléter dans un système représentatif ou spéculaire qui la fait accéder à un niveau supérieur d’existence, qu’ordinairement elle n’a pas. Tu es floue, et ton reflet est net. Peu importe alors que le miroir soit grossissant, un miroir de maquillage, et que toi-même sois irréelle : un mannequin. Le photographe que je suis peut se permettre de tricher avec le réel des choses et des êtres, si c’est pour atteindre une vérité de la vie : la présence particulière et nécessaire en nous des représentations, supérieure à toute autre présence.
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