Un ancien article (25 février 2021)
Un éboueur italien a entrepris de sauver tous les livres qu’il rencontre dans les poubelles qu’il vide, pour leur éviter d’être détruits dans le recyclage et de finir en pâte à papier. La raison de son geste ? « Parce que je crois que les livres sont immortels, qu’ils peuvent avoir plusieurs vies et se multiplier indéfiniment. Si quelqu’un a lu un livre, par exemple, qui dit que ce livre ne peut pas être lu par quelqu’un d’autre ? » Aussi a-t-il entrepris de constituer une petite bibliothèque, où il a catalogué les livres selon leur sujet, et où ceux qui le veulent peuvent venir se servir gratuitement. (Source : actualitte.com, 30/12/2020).
J’admire son initiative. Dans un monde de l’éphémère et du jetable, que Toffler a prophétisé dans Le Choc du futur, les livres font pour lui exception. Ils sont comme il dit « immortels ».
J’en suis parfaitement d’accord. Pourquoi immortels ? Qui ne voit que tout ce que l’on voit, sent, imagine n’existe vraiment que représenté dans un langage, qui donne poids et densité aux choses, et à côté duquel le monde dans son ensemble n’est que fantomatique, irréel ? Quand on pense au Pont d’Avignon, pense-t-on au Pont (mutilé) qui se trouve en Avignon, ou bien à la chanson qui le met en scène, le représente, et en quelque façon l’annule ? Tous les moments de nos vies sont modélisés par des textes, chansons ou autres, qui leur donnent forme, et les précèdent en importance, comme Alain Resnais l’a incarné dans son film On connaît la chanson.
Quand le langage des mots se matérialise dans l’écriture, puis dans un livre, la transcendance s’en augmente. Jusque là floue et hasardeuse, la vie s’éclaircit vraiment et prend une dimension de nécessité. On comprend mieux ce qu’on vit quand on l’écrit, et on voit mieux sa vie dans le miroir des livres.
« À quoi bon apprendre ce qui est dans les livres, puisque ça y est ? » disait malicieusement Sacha Guitry. Mais il avait tort. Car on peut ne pas toujours avoir des livres à sa disposition pour y déchiffrer son destin. Ils préservent de cette soumission voulue par les régimes autoritaires, qui pour cette raison les condamnent à être brûlés : voyez Fahrenheit 451 de Truffaut, où la seule solution qui reste aux résistants est de les apprendre par cœur. Aussi aujourd’hui le pouvoir sournois et planétaire du Divertissement peut nous en détourner. Immortels, le seront-ils toujours ? Un grand merci à ces résistants comme notre éboueur...
Article paru dans Golias Hebdo, 25 février 2025
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Michel Théron