Un ancien article (29 juillet 2021)
Autant qu’un outil de communication, le langage est un réservoir de contenus culturels, qui au fil du temps peuvent échapper aux locuteurs eux-mêmes. Il en est ainsi du mot de « serment ». On peut n’y voir aujourd’hui qu’un simple engagement solennel. Mais pour un chrétien ce mot est redoutable, et s’il ne s’agit pas de prendre avec raison Dieu à témoin on ne doit pas l’employer. C’est ainsi qu’on lit en Matthieu 5/34-37 : « « Moi je vous dis de ne pas faire de serment. Ne dites pas : ‘Je le jure par le ciel’, car le ciel, c’est le trône de Dieu (…) Dites simplement ‘oui’ si c’est oui, ‘non’ si c’est non. Tous ce qu’on y ajoute vient du diable. » (même chose en Jacques 5/12)
Ainsi une employée chrétienne de la RATP a été licenciée en 2007 pour avoir refusé de dire « Je le jure » lors de sa prestation de serment, les juges n’ayant vu dans l’expression qu’une formule laïque. Confirmé en appel, ce licenciement vient cependant d’être annulé par la Cour de cassation, qui souligne que la plaignante a été discriminée pour son appartenance religieuse. (Source : la-croix.com, 08/07/2021)
J’admire cet arrêt, qui montre bien qu’un mot peut impliquer une tradition de grande épaisseur, et que sa banalisation peut être problématique, telle ici la laïcisation qu’ont opérée les précédents juges. D’autant plus que celle qu’ils ont alors condamnée avait proposé des formules de remplacement à « Je jure », comme « Je promets », ou « Je m’engage », ce que la Cour de cassation a rappelé. Mais les premiers juges se sont crispés sur le mot « jurer » et n’ont rien voulu savoir d’autre. Que n’ont-ils compris, dans leur littéralisme, que « la lettre tue, et l’esprit vivifie » (2 Corinthiens 3/6) !
Enfin, je me demande à cette occasion pourquoi on croit toujours garantir sa parole au moyen d’un serment. La parole elle-même ne suffit-elle pas, comme il se voit dans l’expression « donner sa parole » ? D’un point de vue spirituel, rien n’est meilleur et plus beau que lorsque dans la vie le oui est vraiment un oui, et le non un non. Le langage y est nu et pur, dépourvu d’arrière-pensées, projections mentales diverses, anticipations et présomptions, calculs, etc. Il est à l’image du regard, qui lui aussi doit être nu et simple, sous peine d’être enténébré, divisé et proprement diabolique (Luc 11/34). – Mais les lois régissant la société des hommes ne vont pas si loin, et cela est une autre (et belle) histoire...
Article paru dans Golias Hebdo, 29 juillet 2021
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Michel Théron