J’ai constaté, en regardant à la télé les matchs de rugby du Tournoi des six nations, que les chaînes proposaient à des heureux gagnants tirés au sort des sommes faramineuses, pouvant aller jusqu’à 100 000 euros.
Je sais bien qu’il s’agit pour les chaînes d’augmenter leur audience, ainsi que les revenus publicitaires qui vont avec. Mais enfin, quelle morale y a-t-il à distribuer gratuitement tant d’argent à des bénéficiaires qui n’ont rien fait pour l’acquérir, et quelle leçon donnée au public, en disjoignant ainsi le gain du mérite personnel ? Il y a là pure obscénité, et offense faite à qui pourrait encore penser qu’il doit y avoir un lien entre la récompense et l’effort.
Ce m’est aussi l’occasion ici de réfléchir à la grâce en christianisme. On sait que pour les protestants elle seule compte (avec la foi) dans le salut, et qu’elle dépend du bon vouloir de Dieu, qui fait grâce à qui il fait grâce, et a pitié de qui il a pitié (Exode 33/19, et Romains 9/15).
Cette façon de voir m’a toujours choqué. Pourquoi faire de Dieu une instance omnipotente dont les décisions sont arbitraires, et ainsi faire abstraction du mérite personnel ? Je sais bien que la Réforme a critiqué ainsi la survalorisation des œuvres dans l’économie du salut. Mais de là à faire une règle de l’arbitraire de Dieu et de ses décisions gratuites (comme à la loterie), il y a un pas qui me semble difficile à franchir.
Le judaïsme même ne l’a pas fait, et a continué d’affirmer l’importance des œuvres, dans une pure tradition orthopraxe. « La foi sans les œuvres est morte » (Jacques 2/17 et 26). Et le christianisme orthodoxe continue d’affirmer qu’il y a entre Dieu et l’homme, non pas un rapport de maître à esclave, mais une collaboration, une synergie. Le proverbe d'ailleurs le dit justement chez nous : « Aide-toi, et le ciel t’aidera ».
La gratuité des décisions divines est mortifère pour l’esprit de l’homme, qui cherche toujours une proportion-raison (proportio-ratio) entre ce qui lui arrive et ce qu’il fait et vaut. Le livrer au seul hasard peut le mener à la folie. L’indifférence même de Dieu, qui fait lever son soleil sur les méchants comme sur les bons (Mathieu 5/45) peut lui paraître une tragique ironie.
Certes on peut toujours espérer gagner à la loterie, remporter le gros lot. Mais la satisfaction qu’on tirera de ce miracle vaudra-t-elle celle d’un devoir accompli ?
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Michel Théron