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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 10:33

¨(Extraits de mes ouvrages) 


On cite souvent une parole très émouvante de Jésus dans l’évangile de Jean, qu’on traduit par : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » (15/13) Personnellement, comme je n’aime pas le sacrifice, cette phrase m’a toujours choqué. Mais s’agit-il vraiment dans le texte de donner sa vie ? Le texte porte seulement : exposer sa vie (gr. thè, de tithèmi, poser). La Vulgate a de même ponere, poser. D’exposer sa vie à donner sa vie, il y a une différence. Par exemple, si quelqu’un venait à tomber à l’eau et risquer de se noyer, une preuve d’intérêt ou d’amour pour lui serait de plonger pour le repêcher, au péril de sa vie. Mais pas forcément de se noyer soi-même. Les autres ont-ils toujours besoin de notre propre sacrifice ? Ils peuvent aussi avoir besoin de nous avoir en vie, à leurs côtés, pour continuer à les aider.

Cela s’éclaire aussi de la parabole johannique du Bon berger : « Je suis le bon berger. Le bon berger expose (tithèsi) sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire, qui n’est pas le berger, et à qui n’appartiennent pas les brebis, voit venir le loup, abandonne les brebis, et prend la fuite ; et le loup les ravit et les disperse. Le mercenaire s’enfuit, parce qu’il est mercenaire, et qu’il ne se met point en peine des brebis. » (10/11-13) Le Bon berger ne donne pas sa vie, comme on traduit souvent ici, et qui dans le contexte serait absurde, car il laisserait les brebis sans aide. Il l’expose ou la met en jeu seulement, et il lui suffit, comme le dit la fin du texte, de se mettre en peine pour elles. Mais les versions doloristes et sacrificielles de ce genre de texte ont ici un énorme poids, contre lequel il est très difficile de lutter. Elles sont apparues très tôt. La preuve en est l’existence dans certains manuscrits d’une variante pour le tithèsi, il expose : didôsi, il donne.

Peut-être aussi, plus radicalement, pourrait-on interpréter non pas littéralement, mais symboliquement certaines paroles de Jésus, comme : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. » (Jn 12/24) Peut-être, hors du contexte où elle figure, où elle a pu être insérée a posteriori, et qui est l’acheminement de Jésus vers sa Passion, cette phrase pourrait-elle nous dire que nous devons, non pas mourir effectivement, mais dans nos vies renoncer à notre petit ego, à notre petit moi, pour nous ouvrir à plus grand que nous-mêmes, à d’autres scénarios qui dépassent nos seules prévisions, nos mesquins et petits calculs. Bref, comme dirait C.G. Jung, passer du soi, au Soi. En somme, mourir à nous-mêmes, pour renaître, naître en nous à plus grand que nous-mêmes. Ce peut-être là une autre version du sacrifice, assurément plus humaniste que la littérale.

 

© Michel Théron – 2010

 


→ Ce texte est la conclusion de l’article « Martyr / Témoin » du tome I de mon ouvrage en deux tomes Théologie buissonnière, paru initialement chez Golias, et maintenant édité chez BoD : 

 

  
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6 septembre 2010 1 06 /09 /septembre /2010 22:26

¨(Extraits de mes ouvrages)

Cet été, à la sortie d'Eyne (66), en direction de Mont-Louis, j'ai lu sur un transformateur électrique une inscription qui m'a fait penser à ce que j'ai écrit dans le tome 2 de ma Théologie buissonnière (rééd. BoD, 2018), à l'article : Obéissance. Voici la photo que j'ai prise, exactement le 26 août dernier :

 

2010 09 06 (00) - Obéissance

 

Et voici, en écho à ce "L'état jouit de notre soumission", quelques extraits de mon article :

   


La question de l’obéissance à l’Autorité ou au Pouvoir est une question cruciale, peut-être la plus importante qui soit quand on aborde l’histoire des hommes. « La nature du maître, disait Tocqueville, m’importe moins que l’obéissance. » Cette question de l’obéissance est plus importante même que celle de la perversité. L’obéissance en effet concerne le grand nombre, tandis que la perversité ne concerne que quelques uns. Il y a quelque chose de pire que les forfaits des méchants : c’est l'inertie des gens de bien. Le silence des pantoufles est pire que le bruit des bottes. Il y a plus de crimes qui se commettent par obéissance passive ou aveugle, et par laisser-faire, qu’il n’y en a qui se commettent par scélératesse. Et même celui qui laisse faire est plus coupable que celui qui fait. Car celui qui fait, il a au moins le courage de faire. Tandis que pour celui qui laisse faire, il y a la lâcheté en plus. Comme disait Péguy : « Complice c’est pire qu’auteur, infiniment pire… » (p.191)

 

 ... En général, comment se fait-il que tant d’hommes obéissent sans réfléchir ? C’est le sujet, on le sait, du texte essentiel de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, ou Contr’un (1549). Comment un grand nombre d’hommes peuvent-ils consentir à leur soumission, à obéir à un Tyran qui les opprime, et contre lequel il serait bien facile pourtant, vu la disproportion objective, quantitative, des forces en présence, de se révolter ?

La cause en est d’ordre psychologique. Par réflexe, on projette sur le supérieur (en réalité celui qu’on imagine supérieur) une aura qu’il n’a pas, et dont il profite. Stanley Milgram a bien  montré ce mécanisme, dans son livre Soumission à l’autorité (Calmann-Lévy, 1974), ainsi que Verneuil, qui s’en est inspiré dans son film I comme Icare (1979). Comme dit La Fontaine, dans « Le paysan du Danube » : « Rome est par nos forfaits, plus que par ses exploits / L’instrument de notre supplice. » Mais La Boétie disait déjà, à propos des grands auxquels on se soumet : « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. » (p.192)

 

... On voit ici les conditions véritables de nos soumissions : ces dernières viennent de nous, non de l’extérieur, si on y réfléchit bien. Il faudrait faire ici une sorte de révolution copernicienne. Nous nous imaginons faussement le pouvoir des êtres sur nous comme une force nous imposant tout naturellement l’obéissance : en réalité ils n’ont de pouvoir sur nous que celui que nous leur donnons. 

En vérité, pour comprendre que l’autorité est affaire de projection mentale, il suffit d’enlever ses attributs à celui que nous parons de tout son prestige : ôtez tout son décorum au Président de la République, voyez-le par exemple en pyjama, comme c’est arrivé à Paul Deschanel tombé nuitamment du train présidentiel le 23 mai 1920, et toute l’autorité s’écroule. Pascal a bien parlé ici de la force de l’imagination. La robe des juges, des médecins, du pasteur, comme l’habit du prêtre, sont des signes qui tirent leur force du crédit ou de la fiducia que nous leur donnons, mus par la force de l’éducation que nous subissons d’abord, et de l’habitude prise ensuite : elle est, toujours selon Pascal, une « seconde nature ». Ce sont les blouses blanches des pseudo médecins qui en imposent au cobaye des expériences de Milgram, bien plus même que le profit financier, la rémunération qu’il peut tirer de sa participation. Or on dit très bien pourtant que « l’habit ne fait pas le moine » !

Derrière ces blouses blanches, il y a tout un monde symbolique (ici le monde de la technoscience), qui se nourrit de notre propre admiration : il relève, comme tous les mondes symboliques, de ce que Valéry appelait les « forces fictives » qui gouvernent les cultures, et dont l’empire sur nos esprits et d’autant plus fort que nous ignorons, quand nous ne réfléchissons pas, qu’elle viennent de nous, que c’est nous qui les créons en leur faisant crédit. – Voyez là-dessus le début de mon ouvrage Comprendre la culture générale, BoD, 2017.

À partir de là, on comprend comment n’importe qui, aliéné par son propre respect, peut accomplir les pires choses. Le fonctionnaire zélé peut devenir un bourreau inhumain, s’il sacralise inconditionnellement l’Autorité. Il se forme alors une chaîne d’exécutants respectueux, chacun cantonné à sa seule tâche et ne se posant pas la question du sens global du processus auquel il participe. Par exemple, le conducteur des trains de la mort ne pense qu’à arriver à l’heure. Le commandant du camp d’exter­mi­nation ne pense qu’à exécuter fidèlement les ordres qui lui viennent d’en haut, sans en contester la pertinence, puisque tout naturellement il est porté à les croire fondés. Ce système est diabolique, car il divise et dilue les responsabilités, et va même jusqu’à laisser à chacun la satisfaction du travail bien fait, du devoir accompli.

Il peut donc bien y avoir une banalité du mal, selon le concept proposé par Hannah Arendt en 1963 dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem. L’obéissance aveugle peut transformer en barbare l’homme apparemment le plus normal, le plus insignifiant même... (pp.193-194)

 © Michel Théron - 2010

 


→ Voir aussi sur ce sujet de l'obéissance mon émission de radio : Théologie buissonnière - Obéissance.

 

 

***

 

Pour lire les premières pages de cet ouvrage, et en particulier la préface d'André Gounelle,  cliquer ci-après sur Lire un extrait. Pour l'acheter sur le site de l'éditeur, cliquer sur Vers la librairie BoD :

Théologie buissonnière
Théron, Michel
20,00Livre papier
Lire un extrait
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Théron, Michel
20,00Livre papier
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Cet ouvrage est disponible aussi au format numérique, toujours sur le site de l'éditeur. Et il est aussi disponible sur les sites de vente en ligne (Amazon, Fnac, etc.), ainsi que sur commande en librairie.

 

 

***

 

Pour lire une recension de cet ouvrage dans le mensuel protestant libéral Évangile et Liberté, cliquer sur :

 

 

 

 

 

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31 août 2010 2 31 /08 /août /2010 19:25

 

 

¨(Extraits de mes ouvrages)

Voici deux extraits du tome 2 de ma Théologie buissonnière (Golias, 2010), tirés de l'article Espérance. Ordinairement on en fait l'éloge : elle est même une vertu cardinale du chrétien. Mais ici j'en souligne les dangers, et défends l'adhésion à l'ici et maintenant (hic et nunc), ce que prônent aussi toutes les traditions spirituelles du monde :

  


Et si au fond, cette espérance, notre plus précieux viatique, ne pouvait-elle être aussi notre plus grande ennemie ? Ne nous empêche-t-elle pas souvent de goûter l’instant présent, la plénitude de l’ici et maintenant, du hic et nunc ?

Il y a chez Sénèque un raisonnement paradoxal, mais à y bien réfléchir fort pertinent. « Tu cesseras de craindre, dit-il à Lucilius, lorsque tu cesseras d’espérer. C’est en effet la crainte qui suit l’espérance (spem metus sequitur), car les deux états relèvent d’un cœur mal établi en lui-même et agité par l’attente du futur. La cause de ces deux affections est que nous ne nous attachons pas à ce qui est là maintenant (non ad praesentia aptamur), mais nous projetons nos pensées dans le lointain (cogitationes in longinqua promittimus), à la différence des animaux par exemple, qui n’habitent que le moment présent. » Pensez au chat par exemple, animal magique, sacré chez les Égyptiens : il n’est aussi fascinant sans doute que parce qu’il n’habite que l’instant. « C’est ainsi, dit Sénèque, que la pensée du futur ou la prévoyance (providentia), souverain bien de la condition humaine, s’est tournée en mal. » Autrement dit l’espérance est comme la langue d’Ésope : la meilleure et la pire des choses. Si donc l’avenir nous occupe (dans l’anticipation), et si le passé nous retient (dans la mémoire), il n’est pas étonnant que le présent nous échappe. Et Sénèque conclut : « Personne n’est misérable en demeurant dans le seul moment présent » – Nemo tantum praesentibus miser est (Ad Lucilium, 5/7-9).

C’est un raisonnement imparable il me semble, et d’un très grand intérêt spirituel... (pp.90-91)

 

... Dans chacune de nos journées, si pauvres et si décevantes soient-elles, figure au moins un événement premier : le moment magique et transperçant du crépuscule, où rayonnent réellement pour nous des splendeurs depuis toujours connues, celles de notre vraie patrie. Intérieurs et extérieurs, tout se transfigure. Il y a là une richesse incommensurable à contempler, qui balance, si on sait vraiment la voir, toutes les projections d’avenir que nous pourrions faire. « Nous commençons toujours notre vie sur un crépuscule admirable. Tout ce qui nous aidera, plus tard, à nous dégager de nos déconvenues s'assemble autour de nos premiers pas », dit René Char dans Commune présence (1964). Pourquoi en effet se préoccuper de la fin, si l’essentiel est dans le commencement ? – v. Temps / Éternité*.

Dans cette vision de toute façon attente et espérance n'ont plus lieu d’être, puisqu’une fois faits la conversion, le changement de regard ou la metanoïa, tout est donné, offert à la saisie ici et maintenant (hic et nunc) : « Ses disciples lui dirent : ‘Le Royaume, quel jour viendra-t-il ?’ – Il ne provient pas d’une attente. On ne dira pas : Voici il est ici ! ou Voilà il est là ! Mais le royaume du Père s’étend sur la terre et les hommes ne le voient pas.’ » (Évangile selon Thomas, 113) Voyez aussi ibid. log. 51 : « Ce que vous attendez est venu, mais vous ne le connaissez pas. » – Ne dit-on pas familièrement chez nous qu’un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ?  (pp. 94-95 – fin de l'article)

 

© Michel Théron - 2010 


 

 Couverture de Théologie buissonnière, tome 2

 

Pour voir la quatrième de couverture, cliquer ici.

Pour voir la présentation sur le site de l'éditeur, cliquer ici.

 

 


→ Ce texte peut éclairer les trois photographies avec poèmes :

 

Où mène le chemin...

Du chemin de demain...

Tant de beauté... 

 

→ Voir aussi : Théologie buissonnière : Espérance, et : L'objectivation, fondement de toute spiritualité.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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