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29 juillet 2018 7 29 /07 /juillet /2018 01:01

Le fou est celui qui a tout perdu, sauf la raison. » Cet aphorisme paradoxal de Chesterton signifie que le fou raisonne très bien : la seule différence est qu’il le fait en partant de bases fausses. Il se vérifie bien souvent, par exemple dans le fait-divers que nous venons d’apprendre.

 

C’est excommunication, au Brésil, d’une mère de famille dont la fille de neuf ans a dû avorter après avoir été violée par son beau-père. La décision de l’évêque de Recife a été approuvée par le Vatican.

 

Ce comportement scandaleux est d’une grande logique, dès lors qu’on sacralise la vie de façon inconditionnelle. Évidemment on n’a nul égard pour celle qui la porte en elle, pas plus que pour ce que sera la vie de l’enfant à naître. À l’immaturité évidente de la mère ici s’ajoute le traumatisme de ce crime qu’est le viol. Mais de tout cela on ne se soucie pas, puisqu’on a été cohérent avec le principe qu’on a posé au départ.

 

La logique et la rationalité même sont bien différentes de l’intelligence. Ainsi la fille de Philippe II roi d’Espagne avait fait le vœu de ne pas changer de chemise avant que la ville d’Ostende fût prise. Elle tint parole, et ainsi fut totalement logique et rationnelle dans l’accomplissement de son vœu – mais aussi bien sûr tout à fait stupide de l’avoir fait.

 

La folie est dans la psychorigidité qui, une fois le principe posé, nous le fait considérer comme intangible, et ordonner notre conduite de façon qu’elle en dérive automatiquement et mécaniquement.

 

Sacraliser inconditionnellement la vie est une absurdité. Rien de plus vivant par exemple qu’une tumeur. Pourtant en proliférant elle peut détruire la vie, par l’incapacité même où elle est de mourir : les cellules ne peuvent plus opérer leur suicide normalement programmé, leur apoptose.

 

Les églises devraient se souvenir que dans sa réalité vécue la vie est constamment changeante, et exige que nous accommodions notre regard à des contextes toujours différents. Aucun principe posé a priori ne tient devant cela. Lao-Tseu dit fort bien, au début du Tao Te King : « La voie vraiment voie n’est pas une voie constante. Les termes vraiment termes ne sont pas des termes constants. »

 

(19 mars 2009)

 

 

 

***

 

Nota : Ce texte est aussi publié en volume. Retrouvez-le, avec toutes mes chroniques revues et enrichies, réunies sous forme de livres édités chez BoD en version papier et en version électronique, et constituant une collection de plusieurs tomes :

 

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21 juillet 2018 6 21 /07 /juillet /2018 01:01

J’adore les vieux livres. J’ai acquis l’autre jour au marché aux puces de ma petite ville le Manuel du confesseur, de saint Alphonse de Liguori, en latin : Praxis Confessarii, édité à Lyon en 1804. On en trouvera le texte entier sur Internet, en tapant le titre latin dans le moteur de recherche. Mais je ne résiste pas au plaisir de vous en traduire quelques petits extraits.

 

Comment d’abord confesser un sourd-muet ? Il faut « l’amener en quelque endroit retiré, et lui demander de donner quelques signes de ses péchés et de son repentir, de la meilleure façon possible » : page 154. En clair, comme il ne peut parler, il faut lui faire mimer ce qu’il a fait. J’imagine d’ici la scène, qui peut avoir quelque sel, surtout en pensant à ce « de la meilleure façon possible ».

 

Comment maintenant le confesseur doit-il s’y prendre avec un condamné à mort ? Il faut d’abord lui représenter que cette mort qui l’attend est « un cadeau de Dieu qui veut par là faire son salut » ; lui dire aussi « que nous devons tous sortir de ce monde éphémère, afin de parvenir à une éternité qui, elle, n’a pas de fin » : page 158. Quand il monte à l’échafaud, il faut, en lui prodiguant de lénifiants discours, par exemple sur la passion rédemptrice du Christ, faire en sorte qu’il montre des signes de son repentir. Mais si ce n’est pas le cas, s’il s’obstine, alors « il pourra être utile de lui faire peur, disant : ‘Descends, maudit, en Enfer, puisque tu veux causer ta propre perte. Mais sache que ton châtiment en Enfer sera plus terrible que le souvenir de cette vie que Dieu t’a donnée et dont tu n’as pas su faire bon usage.’ » : pages 161-162. Là aussi j’imagine la scène, et l’effet que peuvent produire de telles paroles sur l’âme du pauvre diable dans l’instant même où il est confronté à ce qui l’attend.

 

Comment une religion de l’amour a-telle pu produire de telles attitudes ? Canonisé celui qui les a décrites, et dont se réclame par exemple la tradition rédemptoriste ? A-t-elle changé aujourd’hui ? On peut l’espérer. Mais restent des témoignages accablants. Et encore ne sont-ce là que deux extraits de ce long et méticuleux livre, dont on ne sait ce qui l’emporte finalement, du ridicule ou de l’odieux.

 

D.R.

 

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Nota : Ce texte est aussi publié en volume. Retrouvez-le, avec toutes mes chroniques revues et enrichies, réunies sous forme de livres édités chez BoD en version papier et en version électronique, et constituant une collection de plusieurs tomes :

 

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15 juillet 2018 7 15 /07 /juillet /2018 01:01

Art

Comme Vinci l’a dit de la peinture, l’art est une chose mentale (cosa mentale), c’est-à-dire s’adresse non au plaisir de l’œil, ce qui est simple décoration, mais à l’intelligence. Il doit signifier, c’est-à-dire faire penser à quelque chose d’autre que ce qu’il présente. Voir dans les arts plastiques un simple jeu de formes et de couleurs, une simple musique visible, serait une terrifiante régression, dans quoi tombe souvent la peinture totalement abstraite. On s’y veut totalement libre. Mais un avion qui s’imaginerait mieux voler dans le vide, s’il ne s’appuyait pas sur l’air, tomberait. L’appui minimal sur quelque élément identifiable, loin d’appauvrir la perception, l’enrichit.

 

Aussi, depuis que Duchamp a dit de façon intelligente et suicidaire à la fois que l’œuvre est faite seulement du regard porté sur elle, et son aura du simple lieu où elle est exposée, on propose à l’admiration des foules un n’importe quoi qui toujours convient : anything goes. L’œuvre bénéficie d’un crédit, d’une confiance, d’une fiducia, que lui confèrent à la fois le fait d’être exposée dans un lieu a priori sacralisé, et aussi un discours verbal extrinsèque. En réalité, elle est tautologique : ce qu’on voit n’est que ce qu’on voit, rien d’autre – what you see is what you see. Mais la crédulité générale est telle qu’on y voit, par la vertu même de l’installation et du discours extérieur, autre chose : un urinoir, un égouttoir à bouteilles, nul n’avait pensé jusqu’ici qu’ils pouvaient être autre chose qu’eux-mêmes.  Qui osera dire : « Circulez, il n’y a rien à voir » ?

 

Kafka a bien prédit ce phénomène : « Casser des noix n’est pas vraiment un art, aussi personne n’osera-t-il convoquer un public pour le distraire en cassant des noix. S’il le fait cependant et que son intention se voie couronnée de succès, c’est qu’il s’agit au fond d’autre chose que d’un simple cassement de noix, c’est que nous n’avions jamais pensé à cet art parce que nous le possédions à fond et que le nouveau casseur de noix nous en a révélé la véritable essence, auquel cas il peut être même nécessaire qu’il soit un peu moins adroit que nous… »

 

Tout est ici affaire de conformisme du public et de présomption de l’artiste, qui font présumer la valeur de ce qui est montré. En serons-nous toujours dupes ?

 

D.R.

 

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Nota : Ce texte est aussi publié en volume. Retrouvez-le, avec toutes mes chroniques revues et enrichies, réunies sous forme de livres édités chez BoD en version papier et en version électronique, et constituant une collection de plusieurs tomes :

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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