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13 juin 2021 7 13 /06 /juin /2021 11:53

I

l ne faut pas la confondre, comme beaucoup le font, avec l’isolement. Ce qui est mauvais, c’est l’isolement, qui peut créer effectivement une impression tragique d’abandon. Mais la solitude, condition humaine et condition de l’humain, est fort différente. L’assumer d’abord entièrement est le préalable toujours nécessaire pour rompre ensuite l’isolement, et pour rencontrer les autres.

 

Le respect pour chacun de sa solitude constitutive fait partie d’un élémentaire souci de soi : il n’est pas un défaut, malgré ce qu’on pense souvent, en confondant l’égoïsme, qui est simplement le fait de penser à soi, et l’égocentrisme, qui est le fait de ne penser qu’à soi. L’Évangile dit très bien qu’on doit aimer son prochain « comme soi-même », en sorte que si on ne s’aime pas soi-même, on ne peut aimer son prochain. Selon le mot profond de Valéry : « Si le moi est haïssable, aimer son prochain comme soi-même devient une atroce ironie. »

 

Cessons donc de nous complexer là-dessus, et aussi d’instrumentaliser l’autre, en en faisant un outil pour nous fuir, pour éviter de nous voir nous-mêmes et nous en détourner (sens propre du mot : divertissement). Voyez les petites annonces de rencontres dans les journaux : « N’en pouvant plus de solitude, cherche l’âme-sœur… » Autrui y est réifié, traité, au rebours de ce que dit Kant, non comme une fin mais comme un moyen. Mieux vaut alors prendre un animal de compagnie, et l’âme sœur finira au poisson rouge…

 

En fait, au lieu de vivre, comme beaucoup, par les autres et pour soi-même, il faudrait vivre par soi-même et pour les autres. L’autarcie au sens d’autosuffisance où le prenaient les sages antiques est le préalable et la condition nécessaires à toute bonne socialisation. Avant de s’ouvrir aux autres, ce qui évidemment est nécessaire car la vie aussi est relation, il faut d’abord s’appartenir, ce qui est littéralement se tenir à part.

 

Ainsi aimer l’autre est respecter sa solitude, veiller sur elle. La meilleure définition de l’amour est peut-être celle de Rilke, dans ses Lettres à un jeune poète : « Deux solitudes qui se bornent, se protègent et se rendent hommage. » Trop près l’un de l’autre, les amants s’étiolent, comme deux arbres qui se font de l’ombre parce que plantés trop proches. La promiscuité sociale, hélas ! fait trop souvent perdre cela. « Versez-vous à boire, mais ne buvez pas dans le même verre », dit aussi Khalil Gibran, dans Le Prophète. Méfions-nous d’une trop constante proximité. La devise des amants intelligents pourrait être un : « Toi sans toit ».

 

On sait encore le bel éloge de la solitude que fait l’évangile selon Thomas : « Heureux êtes-vous, les solitaires et les élus, parce que vous trouverez le Royaume ; comme vous êtes issus de lui, vous y retournerez. » À quoi j’ajouterai la belle devise de saint Bernard : Beata solitudo, sola beatitudo – Heureuse solitude, seule béatitude…

 

23 septembre 2010

 

 

D.R.

 

***

 

Ce texte est paru dans le journal Golias Hebdo. Il figure dans une collection dont fait partie l'ouvrage suivant en tant que premier tome. On peut en feuilleter le début (Lire un extrait), et on peut l'acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Tous les livres de la collection sont aussi disponibles sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
15,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Souvent inspirés par l'actualité, ce qui les rend plus vivants, ils ont cependant un contenu intemporel, et se prêtent toujours à une réflexion philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

 
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Pour voir la liste de tous mes livres édités chez BoD, cliquer : ici.

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7 juin 2021 1 07 /06 /juin /2021 01:01

... Le terme français d’alliance, qui vient du latin adligatio, nous mène à considérer une des étymologies du mot : religion. Certains, essentiellement les auteurs chrétiens, comme Lactance, Tertullien, rattachent le mot latin religio, dont vient religion, à religare, relier. Effectivement dans le contrat qu’on a passé avec la puissance supérieure, on se lie ou relie à elle, mais aussi par la même occasion on la lie à soi. Le mot d’obligation, aussi, vient de ligare, lier, de même que celui de loi : v. Loi*. Cette puissance est extérieure et transcendante, et vis-à-vis d’elle on est dans la situation du vassal vis-à-vis de son suzerain : il lui doit obéissance, et en échange en attend protection. Telle est ce qu’on pourrait appeler la religion contrat.

 

Elle repose sur un Do ut des, je te donne pour que tu me donnes. Dans cette religion du donnant donnant, je ne sais si la prière elle-même peut rester ce qu’elle devrait être, un essentiel lâcher prise, un saut dans l’inconnu ou un Fiat ! totalement désintéressé, comme celui qu’on voit par exemple dans la réponse de Marie à l’Ange : « Qu’il me soit fait selon ta parole ! » (Lc 1/38) ; ou bien dans la première demande du « Notre Père » : « Que ta volonté soit faite ! » (Mt 6/10) Cet abandon même est-il une « demande », au sens où on l’entend habituellement ?

 

Les demandes qui n’ont pour cadre que la religion contrat sont en effet très souvent intéressées, finalisées. Combien en connaissons-nous de ces fidèles qui ignorent ou falsifient la vraie prière, celle qui devrait être faite de cet acquiescement foncier, où résident sans doute l’élémen­taire de toute piété, et peut-être l’intelligence la plus profonde ! Ils transforment la demande du « Notre Père » en un : « Que ma volonté soit faite ! » De ces demandes parfaitement intéressées un bon modèle est l’hymne national britannique : « Dieu sauve le roi ! » On répondra peut-être que cette attitude quémandeuse est bien humaine. Mais passer ainsi de « Ta volonté » à « Ma (ou Notre) volonté », c’est oublier que Jésus lui-même, selon le texte sacré, est passé de la seconde à la première, à Gethsémani (Mt 26/ 39 et 26/42).

 

Heureusement qu’une autre étymologie est possible de ce mot de religio. Certains, et non des moindres, comme le grand Cicéron, le font venir non plus de religare, relier, mais de relegere, accueillir avec respect, recueillir au fond de soi, et aussi par voie de conséquence relire en soi-même, avec une parfaite gratuité, par méditation attentive de tel ou tel texte, les scénarios les plus profonds de sa vie. Alors il ne s’agit plus, animé tout de même d’on ne sait quel secret intérêt, de s’incliner ou de baisser la tête – sinon peut-être pour scruter le fond de son cœur.

 

Peut-on garder pour le mot de religion les deux étymologies susmentionnées à la fois ? Dira-t-on, pour faire une synthèse, qu’il s’agit de se relier à soi-même, à ce que l’on a de plus intime et de plus précieux ?

 

Bien sûr, la seconde vision est plus individualiste et introvertie. La première au contraire a pour elle de favoriser le lien social. La religion contrat relie aussi en effet les hommes entre eux. Elle est un ciment fédérateur. Elle permet le rassemblement, la coagulation des groupes humains, ou bien la transformation des foules atomisées et tribales du début des temps en peuples structurés et soudés autour d’un idéal commun : voyez là-dessus la Psychologie des foules, de Gustave Le Bon (1895), réutilisée par Freud dans sa Psychologie collective et analyse du moi (1921). Mais tout de même, il ne faut sans doute pas exclure le recueillement, même solitaire. Il est souvent d’ailleurs le préalable nécessaire à une socialisation plus harmonieuse : v. Communauté / Église*.

 

De toute façon, pour l’étymologie exacte du mot religio, on ne la saura jamais. « Pas de certitude », disent les dictionnaires spécialisés (Ernout-Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine). Accueillons ou recueillons avec respect cette obscurité, puisque pour autant il s’agit de défendre ici et en ces matières l’accueil respectueux…

 

D.R.

 

> Ce texte est extrait du tome 1 de ma Théologie buissonnière, préfacé par André Gounelle, pp.22-24 :

Théologie buissonnière
Théron, Michel
20,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Extrait de la préface d'André Gounelle : Michel Théron nous offre une agréable et instructive promenade parmi plusieurs notions fondamentales de culture religieuse. Il a choisi pour les deux tomes de cet ouvrage environ 80 mots, rangés en ordre alphabétique, qu'il commente avec la gourmandise d'un fin lettré et une tendresse amusée pour les étrangetés du religieux mais aussi attentive à ses profondeurs... Malicieux, méditatif, réfléchi, bien informé et non conformiste, (...)

Théologie buissonnière
Théron, Michel
20,00Livre papier
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Extrait de la préface d'André Gounelle : Michel Théron nous offre une agréable et instructive promenade parmi plusieurs notions fondamentales de culture religieuse. Il a choisi pour les deux tomes de cet ouvrage environ 80 mots, rangés en ordre alphabétique, qu'il commente avec la gourmandise d'un fin lettré et une tendresse amusée pour les étrangetés du religieux mais aussi attentive à ses profondeurs... Malicieux, méditatif, réfléchi, bien informé et non conformiste, (...)

 

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> Pour voir la liste de tous mes livres édités chez BoD, cliquer : ici.

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5 juin 2021 6 05 /06 /juin /2021 01:01

... L’Agneau de Dieu est omniprésent dans l’Apocalypse, où il est moins agneau pascal, rituellement abattu et consommé, ou victime immolée même consentante, qu’agneau céleste, élevé en gloire, partageant le trône de Dieu, et menant le combat eschatologique contre les forces du mal. De là vient par exemple le Retable de l’Agneau mystique, de Van Eyck, dans la cathédrale de Gand. On sait ce que doivent les thèmes les plus problématiques aux prestiges de l’art. Combien d’Agnus Dei en musique font oublier par leur beauté ce que le thème peut avoir par certains côtés de contestable ! On ne dira jamais assez ce que doivent les théologiens (dirai-Dieu lui-même ?) aux artistes.

 

On notera que la construction paulinienne ne s’intéresse pas du tout à l’enseignement de Jésus, au contenu de sa prédication par exemple lors de son ministère public, ne serait-ce que parce que précisément cet Agneau de Dieu qu’il réactualise et réécrit d’après Isaïe est muet, et n’ouvre point la bouche. Ce silence singulier sur les paroles mêmes de Jésus existe aussi dans chacun de nos deux Credos (le Symbole des Apôtres et le Symbole de Nicée). Certains le regrettent. Mais d’autres font remarquer qu’un tel scénario sotériologique, via le sacrifice, est plus émotionnellement efficace et touchant, plus frappant par les échos, même irrationnels, qu’il suscite, et plus à même de fonder et cimenter une communauté que des paroles ou un enseignement. Il faut laisser ouvert ce débat, sans doute le plus important qui soit à maintenir en christianisme.

 

De toute façon, la construction de l’Agneau de Dieu ne tient que si l’agneau, comme dit Is 53/7, est silencieux devant le couteau. Viendrait-il à se débattre, à crier, que toute la construction s’effondrerait. Pareillement si Isaac, figure ou préfiguration du Christ immolé pour les chrétiens, venait à se débattre devant le glaive d’Abraham (Gn 22/10). Croyons peut-être de toutes nos forces à ce silence. Aussi bien il peut nous faire vivre, parfois... Mais ne soyons pas triomphaliste : ce silence béni, il nous faut le mériter, comme dit Annibal Lecter à Clarice Sterling dans Le Silence des agneaux, roman de Richard Harris (1988), et film de Jonathan Demme (1990).

 

Il existe un autre agneau, moins connu, mais non dénué d’intérêt. Il appartient à un évangile non canonique, de tendance gnostique, l’Évangile de Thomas. Je cite le logion 60 en entier, car dans sa simplicité il est d’une grande profondeur : « Ils virent un Samaritain emmenant un agneau et entrant en Judée. Il dit à ses disciples : ‘Pourquoi celui-ci tourne-t-il autour de l’agneau ?’ Ils lui dirent : ‘Pour le tuer et le manger.’ Il leur dit : ‘Aussi longtemps qu’il vit, il ne le mangera pas, sauf s’il le tue, et qu’il devienne un cadavre.’ Ils dirent : ‘Autrement, il ne pourra pas le faire.’ Il leur dit : ‘Vous-même cherchez un lieu pour vous dans le repos, de peur que vous ne deveniez cadavre, et que l’on ne vous mange.’ »

 

Au lecteur maintenant de choisir, selon sa conviction intime, entre les deux agneaux : celui qui porte ou enlève les péchés du monde, ou celui qui doit tout simplement rester en vie pour ne pas être dévoré : on parle toujours en effet d’une vie après la mort, mais qui s’occupe qu’il y en ait une avant (une véritable) ? Le premier agneau a pour lui toute la tradition et le magistère. Mais le second veut éviter la mort (spirituelle) dès cette-vie ci, et il mène au repos, à ce qu’on nomme à partir du grec un hésychasme, et à partir du latin un quiétisme (v. Repos*). Et il parle sans doute au plus profond du cœur de certains.

 

D.R.

 

> Ce texte est extrait du tome 1 de ma Théologie buissonnière, préfacé par André Gounelle, pp. 16-18 :

 

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> Pour lire le deuxième extrait de mon article Agneau de Dieu, cliquer : ici.

 

> Pour voir la liste de tous mes livres édités chez BoD, cliquer : ici.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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