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9 juin 2021 3 09 /06 /juin /2021 01:01

... On commence ordinairement dans sa vie de croyant par la religion contrat, imposée par l’héritage collectif qu’on subit, et puis par réflexion et intériorisation on peut s’en émanciper individuellement, et en venir à la religion relecture respectueuse de soi. Notez bien que ce passage correspond aussi aux deux sens possibles du mot « culture », que l’on voit bien en allemand : Kultur, ou dressage, héritage subi ; et Bildung, ou formation réfléchie (Bilden : donner forme). Pour les Allemands, dans la Bildung, la Kultur est revisitée : tantôt pour sa réhabilitation, tantôt pour son abandon. Voyez aussi chez eux la tradition du Bildungsroman, ou Roman de formation. On pourrait définir la Bildung comme une Kultur à la fin mieux assimilée. De ce point de vue, le mot d’Alain est toujours d’actualité : « Il n’y a plus qu’une chose à faire : se refaire. » Ou encore celui de Gide, dans Les Nourritures terrestres : « Cette désinstruction fut lente et difficile, et véritablement le commencement d’une éducation. »

 

Que l’Allemagne, qui a ainsi développé la culture comprise comme formation individuelle face à l’héritage imposé, soit un pays majoritairement protestant, n’est pas pour surprendre. Certains considèrent que s’engager sur cette voie, manifestement plus familière dans le christianisme occidental aux protestants qu’aux catholiques, est dangereux, pourrait mener même à une sorte de reniement, un agnosticisme.

 

Mais qui nous dit maintenant que la nouvelle alliance, celle-là même qu’ont appelée de leurs vœux les prophètes juifs, ne serait pas cette religion-là, la religion relecture, inventaire de soi et de ses propres richesses ? « Voici, les jours viennent, dit Yahvé, où je ferai avec la maison d’Israël et la maison de Juda une alliance nouvelle (Septante : diathèkèn kainèn), non comme l’alliance que je traitai avec leurs pères, le jour où je les saisis par la main, pour les faire sortir du pays d’Égypte, alliance qu’ils ont violée, quoique je fusse leur maître, dit Yahvé. Mais voici l’alliance que je ferai avec la maison d’Israël, après ces jours-là, dit Yahvé : ‘Je mettrai ma loi au dedans d’eux, je l’écrirai dans leur cœur ; et je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple.’ » (Jr 31/31-33)

 

Magnifique passage, où en sa fin la loi n’est plus imposée de l’extérieur, mais trouvée à la fois par réflexion, pensée, et évidence du cœur, à l’intérieur de soi : « Je mettrai ma loi au-dedans d’eux (littéralement, selon la Septante, ‘en direction de leur esprit, ou de leur pensée’, eis tèn dianoian autôn), je l’écrirai dans leur cœur (epi kardias autôn). » Cœur et pensée, et c’est remarquable, ici ne s’excluent pas. On n’abandonne pas l’alliance, on change son lieu et sa nature. C’est le passage de la transcendance à l’immanence, de la Loi extérieure à la Loi intériorisée et recueillie ou accueillie respectueusement en soi, de l’enfant qu’on dirige à l’adulte qui comprend : v. Loi*.

 

Il est fort dommage que l’épître aux Hébreux qui recopie ce texte n’en voie pas le sens profond (8/8-13). Elle y voit un blâme de l’attitude d’Israël, alors qu’il s’agit de la part de Dieu d’un encouragement, d’une invitation à intérioriser sa foi : « Car c’est avec l’expression d’un blâme que le Seigneur dit à Israël : ‘Voici, les jours viennent, dit le Seigneur, où je ferai avec la maison d’Israël et la maison de Juda une alliance nouvelle.’ » (v.8) Et elle décrète définitivement caduque l’ancienne alliance, comme si l’encouragement prodigué par Dieu via le prophète avait été nécessairement voué à l’échec : « En disant : ‘une alliance nouvelle’, il a déclaré la première ancienne ; or, ce qui est ancien, ce qui a vieilli, est près de disparaître. » (v.13) Il y a sans doute quelque sophisme dans cette dernière phrase. Ce type de raisonnement et de pensée constituera en tout cas, pour longtemps, le réflexe anti juif banal d’un certain christianisme.

 

Mais surtout cette épître oublie la finesse et la subtilité de la prophétie, relatives à la nécessité d’intérioriser la Loi dans l’esprit et le cœur, pour ne développer ensuite que l’idée du sacrifice expiatoire et du sang salvateur de la victime, engendrant à nouveau allégeance et soumission inconditionnelle du croyant pour « le grand pasteur des brebis, par le sang d’une alliance éternelle, notre Seigneur Jésus » (13/20). Certes cette « alliance éternelle » est une bien belle formule : elle vient d’Is 55/3, et de Jr 32/40. De la même façon ensuite le Canon de la Messe ajoute, dans la prière eucharistique, à l’alliance nouvelle le terme d’« éternelle ». Que d’alliances ! Mais il faut sans doute les creuser davantage, et poser à leur propos la question : quel en est chaque fois, exactement, le contenu ?

 

D.R.

 

> Ce texte est extrait du tome 1 de ma Théologie buissonnière, préfacé par André Gounelle, pp.24-26 :

Théologie buissonnière
Théron, Michel
20,00Livre papier
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DESCRIPTION

Extrait de la préface d'André Gounelle : Michel Théron nous offre une agréable et instructive promenade parmi plusieurs notions fondamentales de culture religieuse. Il a choisi pour les deux tomes de cet ouvrage environ 80 mots, rangés en ordre alphabétique, qu'il commente avec la gourmandise d'un fin lettré et une tendresse amusée pour les étrangetés du religieux mais aussi attentive à ses profondeurs... Malicieux, méditatif, réfléchi, bien informé et non conformiste, (...)

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Extrait de la préface d'André Gounelle : Michel Théron nous offre une agréable et instructive promenade parmi plusieurs notions fondamentales de culture religieuse. Il a choisi pour les deux tomes de cet ouvrage environ 80 mots, rangés en ordre alphabétique, qu'il commente avec la gourmandise d'un fin lettré et une tendresse amusée pour les étrangetés du religieux mais aussi attentive à ses profondeurs... Malicieux, méditatif, réfléchi, bien informé et non conformiste, (...)

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7 juin 2021 1 07 /06 /juin /2021 01:01

... Le terme français d’alliance, qui vient du latin adligatio, nous mène à considérer une des étymologies du mot : religion. Certains, essentiellement les auteurs chrétiens, comme Lactance, Tertullien, rattachent le mot latin religio, dont vient religion, à religare, relier. Effectivement dans le contrat qu’on a passé avec la puissance supérieure, on se lie ou relie à elle, mais aussi par la même occasion on la lie à soi. Le mot d’obligation, aussi, vient de ligare, lier, de même que celui de loi : v. Loi*. Cette puissance est extérieure et transcendante, et vis-à-vis d’elle on est dans la situation du vassal vis-à-vis de son suzerain : il lui doit obéissance, et en échange en attend protection. Telle est ce qu’on pourrait appeler la religion contrat.

 

Elle repose sur un Do ut des, je te donne pour que tu me donnes. Dans cette religion du donnant donnant, je ne sais si la prière elle-même peut rester ce qu’elle devrait être, un essentiel lâcher prise, un saut dans l’inconnu ou un Fiat ! totalement désintéressé, comme celui qu’on voit par exemple dans la réponse de Marie à l’Ange : « Qu’il me soit fait selon ta parole ! » (Lc 1/38) ; ou bien dans la première demande du « Notre Père » : « Que ta volonté soit faite ! » (Mt 6/10) Cet abandon même est-il une « demande », au sens où on l’entend habituellement ?

 

Les demandes qui n’ont pour cadre que la religion contrat sont en effet très souvent intéressées, finalisées. Combien en connaissons-nous de ces fidèles qui ignorent ou falsifient la vraie prière, celle qui devrait être faite de cet acquiescement foncier, où résident sans doute l’élémen­taire de toute piété, et peut-être l’intelligence la plus profonde ! Ils transforment la demande du « Notre Père » en un : « Que ma volonté soit faite ! » De ces demandes parfaitement intéressées un bon modèle est l’hymne national britannique : « Dieu sauve le roi ! » On répondra peut-être que cette attitude quémandeuse est bien humaine. Mais passer ainsi de « Ta volonté » à « Ma (ou Notre) volonté », c’est oublier que Jésus lui-même, selon le texte sacré, est passé de la seconde à la première, à Gethsémani (Mt 26/ 39 et 26/42).

 

Heureusement qu’une autre étymologie est possible de ce mot de religio. Certains, et non des moindres, comme le grand Cicéron, le font venir non plus de religare, relier, mais de relegere, accueillir avec respect, recueillir au fond de soi, et aussi par voie de conséquence relire en soi-même, avec une parfaite gratuité, par méditation attentive de tel ou tel texte, les scénarios les plus profonds de sa vie. Alors il ne s’agit plus, animé tout de même d’on ne sait quel secret intérêt, de s’incliner ou de baisser la tête – sinon peut-être pour scruter le fond de son cœur.

 

Peut-on garder pour le mot de religion les deux étymologies susmentionnées à la fois ? Dira-t-on, pour faire une synthèse, qu’il s’agit de se relier à soi-même, à ce que l’on a de plus intime et de plus précieux ?

 

Bien sûr, la seconde vision est plus individualiste et introvertie. La première au contraire a pour elle de favoriser le lien social. La religion contrat relie aussi en effet les hommes entre eux. Elle est un ciment fédérateur. Elle permet le rassemblement, la coagulation des groupes humains, ou bien la transformation des foules atomisées et tribales du début des temps en peuples structurés et soudés autour d’un idéal commun : voyez là-dessus la Psychologie des foules, de Gustave Le Bon (1895), réutilisée par Freud dans sa Psychologie collective et analyse du moi (1921). Mais tout de même, il ne faut sans doute pas exclure le recueillement, même solitaire. Il est souvent d’ailleurs le préalable nécessaire à une socialisation plus harmonieuse : v. Communauté / Église*.

 

De toute façon, pour l’étymologie exacte du mot religio, on ne la saura jamais. « Pas de certitude », disent les dictionnaires spécialisés (Ernout-Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine). Accueillons ou recueillons avec respect cette obscurité, puisque pour autant il s’agit de défendre ici et en ces matières l’accueil respectueux…

 

D.R.

 

> Ce texte est extrait du tome 1 de ma Théologie buissonnière, préfacé par André Gounelle, pp.22-24 :

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Extrait de la préface d'André Gounelle : Michel Théron nous offre une agréable et instructive promenade parmi plusieurs notions fondamentales de culture religieuse. Il a choisi pour les deux tomes de cet ouvrage environ 80 mots, rangés en ordre alphabétique, qu'il commente avec la gourmandise d'un fin lettré et une tendresse amusée pour les étrangetés du religieux mais aussi attentive à ses profondeurs... Malicieux, méditatif, réfléchi, bien informé et non conformiste, (...)

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5 juin 2021 6 05 /06 /juin /2021 01:01

... L’Agneau de Dieu est omniprésent dans l’Apocalypse, où il est moins agneau pascal, rituellement abattu et consommé, ou victime immolée même consentante, qu’agneau céleste, élevé en gloire, partageant le trône de Dieu, et menant le combat eschatologique contre les forces du mal. De là vient par exemple le Retable de l’Agneau mystique, de Van Eyck, dans la cathédrale de Gand. On sait ce que doivent les thèmes les plus problématiques aux prestiges de l’art. Combien d’Agnus Dei en musique font oublier par leur beauté ce que le thème peut avoir par certains côtés de contestable ! On ne dira jamais assez ce que doivent les théologiens (dirai-Dieu lui-même ?) aux artistes.

 

On notera que la construction paulinienne ne s’intéresse pas du tout à l’enseignement de Jésus, au contenu de sa prédication par exemple lors de son ministère public, ne serait-ce que parce que précisément cet Agneau de Dieu qu’il réactualise et réécrit d’après Isaïe est muet, et n’ouvre point la bouche. Ce silence singulier sur les paroles mêmes de Jésus existe aussi dans chacun de nos deux Credos (le Symbole des Apôtres et le Symbole de Nicée). Certains le regrettent. Mais d’autres font remarquer qu’un tel scénario sotériologique, via le sacrifice, est plus émotionnellement efficace et touchant, plus frappant par les échos, même irrationnels, qu’il suscite, et plus à même de fonder et cimenter une communauté que des paroles ou un enseignement. Il faut laisser ouvert ce débat, sans doute le plus important qui soit à maintenir en christianisme.

 

De toute façon, la construction de l’Agneau de Dieu ne tient que si l’agneau, comme dit Is 53/7, est silencieux devant le couteau. Viendrait-il à se débattre, à crier, que toute la construction s’effondrerait. Pareillement si Isaac, figure ou préfiguration du Christ immolé pour les chrétiens, venait à se débattre devant le glaive d’Abraham (Gn 22/10). Croyons peut-être de toutes nos forces à ce silence. Aussi bien il peut nous faire vivre, parfois... Mais ne soyons pas triomphaliste : ce silence béni, il nous faut le mériter, comme dit Annibal Lecter à Clarice Sterling dans Le Silence des agneaux, roman de Richard Harris (1988), et film de Jonathan Demme (1990).

 

Il existe un autre agneau, moins connu, mais non dénué d’intérêt. Il appartient à un évangile non canonique, de tendance gnostique, l’Évangile de Thomas. Je cite le logion 60 en entier, car dans sa simplicité il est d’une grande profondeur : « Ils virent un Samaritain emmenant un agneau et entrant en Judée. Il dit à ses disciples : ‘Pourquoi celui-ci tourne-t-il autour de l’agneau ?’ Ils lui dirent : ‘Pour le tuer et le manger.’ Il leur dit : ‘Aussi longtemps qu’il vit, il ne le mangera pas, sauf s’il le tue, et qu’il devienne un cadavre.’ Ils dirent : ‘Autrement, il ne pourra pas le faire.’ Il leur dit : ‘Vous-même cherchez un lieu pour vous dans le repos, de peur que vous ne deveniez cadavre, et que l’on ne vous mange.’ »

 

Au lecteur maintenant de choisir, selon sa conviction intime, entre les deux agneaux : celui qui porte ou enlève les péchés du monde, ou celui qui doit tout simplement rester en vie pour ne pas être dévoré : on parle toujours en effet d’une vie après la mort, mais qui s’occupe qu’il y en ait une avant (une véritable) ? Le premier agneau a pour lui toute la tradition et le magistère. Mais le second veut éviter la mort (spirituelle) dès cette-vie ci, et il mène au repos, à ce qu’on nomme à partir du grec un hésychasme, et à partir du latin un quiétisme (v. Repos*). Et il parle sans doute au plus profond du cœur de certains.

 

D.R.

 

> Ce texte est extrait du tome 1 de ma Théologie buissonnière, préfacé par André Gounelle, pp. 16-18 :

 

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> Pour lire le deuxième extrait de mon article Agneau de Dieu, cliquer : ici.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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