Elle peut constituer un état second, comparable à celui de l’ivresse. C’est la réflexion que j’ai eue en voyant à la télévision les manifestations de douleur chez les fidèles en Iran inconsolables de la mort de leur Guide suprême. Ils criaient très fort leur peine, se frappaient ostensiblement la poitrine, menaient sans réserve un deuil très théâtral.
Je sais bien que la piété doloriste des musulmans chiites revoie spécifiquement au souvenir qu’ils font du martyre d’Hussein, fils d’Ali cousin du Prophète (Source : slate.fr, 04/06/2017). Mais cette caractéristique appartient aussi à notre christianisme. On la trouve par exemple dans le Stabat Mater, où le croyant évoque la passion de Jésus : Laisse-moi être blessé de ses plaies, m’enivrer de la croix et du sang de ton Fils. – Fac me plagis vulnerari, fac me Cruce inebriari et cruore Filii. (strophe 17)
Le mouvement est le même. On s’hallucine d’une scène gore, que l’on se rend présente aux yeux par le secours de l’imagination, selon ce qu’Ignace de Loyola conseille dans ses Exercices spirituels. Littéralement même, on la vit dans son corps, où peuvent s’imprimer les stigmates, les marques des plaies du corps du crucifié. Dès lors on ne s’appartient plus, prisonnier de cette ébriété divine.
On pourrait dire que mimer ainsi les détails d’une scène insoutenable remémorée permet de s’en délivrer, par le processus au théâtre appelé catharsis. Mais l’enjeu ici est plus lourd de conséquences. En effet il s’agit d’affirmer sa foi, faire d’une victime bien réelle un martyr fantasmé témoin d’une puissance religieuse transcendante, auquel on s’identifie. Cette euphémisation de l’échec, transformé en victoire, ne peut être due qu’à l’émotion. La pensée, la réflexion montreraient exactement le contraire. Les larmes toujours brouillent le regard.
En suite de quoi on peut non seulement vouloir pleurer sur la victime, mais rechercher activement l’occasion de se joindre à elle dans la mort. Quoi de mieux alors que faire mourir autrui pour finir par partager complètement le sort de celui sur lequel on sanglote avec tant de véhémence ? Le martyr devient le fou de Dieu, ou le terroriste kamikaze. On ne peut rien objecter de rationnel à cette démarche, qui repose par gradations successives sur l’émotion ressentie. Comme disait Voltaire : « Que répondre à celui qui s’imagine gagner le ciel en vous égorgeant ? »
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Le blog de
Michel Théron
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