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22 mars 2024 5 22 /03 /mars /2024 02:00

I

l est le deuil du projet qui l’a précédé, et donc peut provoquer une grande mélancolie, voire une dépression.

 

Je pense à ce qui est arrivé à Neil Amstrong, le premier homme à avoir marché sur la Lune. Il s’est retiré de la vie publique dans son Ohio natal. Il ne donne aucune entrevue. On prétend qu’il ne s’est jamais remis de son « pas de géant » accompli au nom de l’humanité, et que, depuis qu’il est revenu de la Lune, il n’est plus tout à fait le même. Il souffre, dit-on, d’une maladie curieuse : le « syndrome de l’accomplis­sement total ». Ayant concrétisé le plus suprême de ses rêves, il aurait perdu le goût de tout. Il connaîtrait ce que les moines médiévaux appelaient l’acédie, le désintérêt pour toutes choses. (Source Internet : Nox oculis – La cartographie lunaire et l’explo­ration spatiale).

 

Rien de curieux pourtant là-dedans, et l’inso­lite n’est qu’apparent. « Toute œuvre, disait en effet Walter Benjamin, est le masque mor­tu­aire de son intention. » C’est sans doute pourquoi, dans la Bible juive, Dieu dit « bon » ce qu’il a fait au Jour Un ou Jour de l’Unité (en hébreu : Yom Erad, Jour Un – il ne s’agit pas comme on le traduit souvent du « premier » jour). Mais il ne répète pas au deuxi­ème jour son auto-félicitation (Genèse 1/6-8). Celle-ci ne reprend qu’au troisième jour.

 

Tout se passe comme s’il y avait un principe de malédiction, une sorte de moins-être, dans tout accomplis­sement, qui est la rupture de l’infini des possibles présent au départ, l’éclatement catastrophi­que d’une unité première, comme les gnostiques l’ont toujours souligné.

 

On peut en effet menacer quelqu’un de l’accom­­­plissement de ce qu’il souhaite le plus ardemment. Car s’il l’obtient, il n’aura plus rien à désirer, ce qui est sans doute le pire des états. Les dieux nous punissent en nous exauçant. Changeons donc nos cartes de vœux : « Je vous souhaite de ne pas obtenir cette année tout ce que vous désirez ! » Je ne sais quelle tête ferait le destinataire, mais cela vaut le coup toujours d’essayer.

 

Le désir fleurit, la possession flétrit toute chose. La vraie fête, c’est la veille de la fête. Le vrai dimanche, c’est le samedi soir. Les vraies vacances, c’est le jour où on les prend.

 

Loin des yeux, près du cœur. « Comme vous étiez jolie, hier soir au téléphone ! » : beau mot de Sacha Guitry. Le meilleur moment en amour, c’est quand on monte l’escalier (mot attribué à Clemenceau). Il est meilleur dans les rêves que dans les draps. L’homme descend du Songe : il meurt de le réaliser…

 

Sachons méditer tout cela, ne nous laissons pas prendre à ceux qui nous disent que tout accomplissement est positif, comme ceux qui ne voient pas dans le texte de la Genèse l’importante faille que j’ai signalée. Écoutons plutôt ici ce que dit l’Apôtre : « L’espérance qu’on voit n’est plus espérance : ce qu’on voit, peut-on l’espérer encore ? » (Romains 8/24)

 

Article paru dans Golias Hebdo17 novembre 2011

 

 

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21 mars 2024 4 21 /03 /mars /2024 12:26

Le voilement : imposteur ou charitable ?

 

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D.R.

 

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20 mars 2024 3 20 /03 /mars /2024 02:00

U

n employé d’une grande distribution risque d’être licencié pour avoir pris six melons et deux salades qu’il a récupérés dans une poubelle du supermarché où il travaillait.

 

Il vient d’être convoqué pour un entretien de licenciement. La direction prétend qu’il aurait dû faire une demande officielle pouvant autoriser ce qu’il a fait. Faute de quoi cet acte est considéré comme un vol.

 

Nous voici donc en pleine absurdité. Mieux vaut laisser les légumes pourrir que d’en faire profiter quelqu’un. C’est à la fois comique et tragique. On pense à du Courteline, et à du Kafka. Mais l’enjeu, qui est le chômage possible de cet homme, fait assurément se figer le sourire sur nos lèvres.

 

Je vois là aussi un signe de la brutalité extrême de notre monde. Ce que la littérature a déjà évoqué, par exemple avec le cas de Jean Valjean envoyé au bagne pour le vol d’un pain, dans Les Misérables de Victor Hugo, se réalise effectivement. Et à côté de cela, combien s’emplissent les poches « légalement », sans être inquiétés le moins du monde !

 

On se demande, comme le disait déjà Montaigne en faisant parler ses Cannibales, pourquoi dans notre Occident qui se prétend encore chrétien en affirmant la fraternité nécessaire entre tous les hommes, les pauvres ne prennent pas les riches à la gorge, et ne mettent pas le feu à leurs maisons !

 

Ce qui est intéressant aussi est l’argument évoqué : tout doit se faire légalement, en respectant les formes prévues, ici le dépôt d’une demande d’autorisation pour prélever quelques miettes d’un surplus condamné de toute façon à la destruction.

 

Le légalisme administratif peut être la pire des choses. On sait bien pourtant que la lettre tue, et que l’esprit vivifie. Et l’adage latin aussi le dit à sa façon : summum jus, summa injuria (plus grand est le droit, plus grande est l’injustice).

 

Et n’oublions pas non plus que le légal n’est pas toujours le légitime. On le sait depuis l’affrontement entre Antigone et Créon dans la pièce de Sophocle. Pour respecter légalisme et formes, on a même ranimé des condamnés à mort avant de les mener au supplice ! Voyez le film de Kubrick Les Sentiers de la gloire, où on soigne un soldat blessé, accusé de trahison, avant de le fusiller : il faut qu’il soit debout en cette occasion.

 

On a même été aux États-Unis jusqu’à refuser une cigarette à un condamné à mort juste avant son exécution, au motif que le tabac est mauvais pour la santé ! On voit que l’hygiénisme peut mener à la pire barbarie. [v. Cruauté]

 

Notre exemple de départ est dans son ordre aussi abject, et on se demande qui peut bien oser encore se prêter à cette sinistre comédie.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 21 juillet 2011

 

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D.R.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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