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27 février 2015 5 27 /02 /février /2015 01:00
Le christianisme en questions

Le christianisme en questions

Question : Quelle est l’autre racine du christianisme, à côté de son héritage juif ?
  
Réponse : C’est la pensée de Paul, qui l’a infléchi dans un sens tout nouveau, ce qui n’est pas sans créer en son sein une certaine tension

 

Paul, juif d’origine, a infléchi le judaïsme en l’ouvrant aux non-juifs, aux « païens », qu’on appelle à partir de là les « pagano-chrétiens », pour faire la différence avec les « judéo-chrétiens » ou « chrétiens judaïsants », dont il a été question à la Question 1, et qui se considéraient encore comme des juifs, ainsi qu’on le voit dans les Actes des Apôtres.

 

Sur le plan pratique, il n’était plus nécessaire pour Paul, si l’on voulait embrasser la nouvelle religion, de se faire circoncire. En cela tombait l’obligation juive : « Vous vous circoncirez comme signe d’alliance entre vous et moi. » (Genèse 17/11) Paul a pris la circoncision non plus littéralement, mais symboliquement : « En lui aussi (i.e. : en Christ) vous avez été circoncis d’une circoncision qui n’est pas faite par la main des hommes ; c’est-à-dire le dépouillement du corps de la chair ; la circoncision du Christ. » (Colossiens 2/11) On connaît d’ailleurs la fameuse formule paulinienne, qui fait justice de tout littéralisme : « La lettre tue, mais l’Esprit fait vivre. » (2 Corinthiens 3/6) Par la « lettre » Paul entend la façon juive traditionnelle de vivre la Thora. Lui se situe du côté de l’« esprit », pour bien se démarquer de cette attitude.

 

En conséquence, c’est la loi tout entière qui s’écroule, au bénéfice de la seule foi dans l’évangile que Paul annonce : « Car nous comptons que l’homme est justifié par la foi, sans les œuvres de la loi. » (Romains 3/28) Et de la même façon c’est au bénéfice de la seule grâce : « Le péché ne dominera pas sur vous, car vous n’êtes pas sous la loi, mais sous la grâce. » (Romains 6/14) On sait l’importance que bien plus tard la Réforme donnera au salut par la seule foi (sola fide), et par la seule grâce (sola gratia). En cela elle est fondamentalement paulinienne.

 

Cependant le christianisme n’a pas rompu définitivement avec l’orthopraxie juive, puisqu’on lit par exemple dans l’Épître de Jacques : « La foi sans les œuvres est morte. » (2/26) Beaucoup de juifs actuels, dont Chouraqui, mettent cette épître très haut, on comprend bien pourquoi : La foi qui n’agit point, est-ce une foi sincère ? Mais Luther, on comprend bien aussi pourquoi, aurait bien voulu qu’on retirât du Canon ce qui pour lui était une « épître de paille ». Si donc le pôle juif du christianisme se situe du côté de Jacques, et aussi de Pierre (héritage « pétrinien »), le but de la Réforme a été, pourrait-on dire, de déshabiller Pierre pour habiller Paul !

 

Et pourtant l’Église instituée unit constamment les deux apôtres, allant jusqu’à mettre leur fête un même jour (le 29 juin) dans son calendrier. Aussi le christianisme est-il comme Janus, bifrons, à double visage. À la différence du judaïsme et de l’islam, où l’orthopraxie est de règle, le christianisme unit à la fois, dans une tension dialectique très forte, l’affirmation de la nécessité de l’action, et sa récusation. C’est cette complexité qui fait son originalité, et qui justifiera, par la suite, des querelles sans nombre : celle des jésuites et des jansénistes, par exemple, au 17e siècle. Mais complexité ne veut pas dire contradiction : ou alors, c’est l’être humain tout entier qui est contradictoire.

 

A suivre...

 

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24 février 2015 2 24 /02 /février /2015 01:00
Le christianisme en questions

Le christianisme en questions

Question : Qu’apportent les variantes dans l’étude des textes juifs et chrétiens ?
  
Réponse : Elles complexifient la pensée, non pas pour l’égarer, mais pour l’enrichir

 

On a vu à la question précédente que la Septante était la traduction d’une version du texte hébreu, d’autres sans doute existant au même moment. Mais peut-être les soixante-dix rabbins ont-ils déjà eu sous les yeux plusieurs textes, entre lesquels il leur a fallu choisir. Ou bien peut-être ont-ils hésité eux-mêmes quant à la façon de rendre un seul texte, ce que montrent des variantes dans leur travail.

 

Je ne prendrai qu’un exemple, celui de Job 2/9. Frappé injustement par Dieu, qui veut éprouver sa foi, Job ne comprend pas ce qui lui arrive. Sa femme lui dit alors : « ‘Tu demeures  ferme dans ton intégrité ! Maudis Dieu, et meurs !’ » (traduction TOB) Or la Septante a pour ce verset pas moins de 5 versions, dont la dernière est : « Adresse quelque parole au Seigneur et meurs ! ». Ces différentes versions montrent, de façon très significative, une grande hésitation de la part des rédacteurs de LXX. On notera que dans la dernière « maudire » a disparu, et que « Dieu » est remplacé par « le Seigneur ». La première désignation ou figure de « Dieu » (Élohim) est en effet volontiers plus majestueuse et très souvent menaçante, et la seconde, « le Seigneur », qui calque Adonaï, prononcé à la place du tétragramme IHVH, est plus proche de l’homme, plus « dialoguante » avec lui.

 

La Vulgate au contraire a ici : « Bénis Dieu et meurs ! » (Benedic Deo et morere). Les commentateurs s’accordent à dire que le terme hébreu est « bénir », mais que par « euphémisme » disent-ils, en réalité par antiphrase, cette expression « bénir » peut signifier par ironie son exact contraire – ce que la traduction de Jérôme, en l’état, ne fait pas sentir. En tout cas, on voit que LXX, dans ses 5 versions du passage, a considérablement hésité. Et ces hésitations sont fort fécondes pour l’esprit. Lorsqu’on est frappé par l’épreuve, faut-il maudire Dieu, ou parler avec le Seigneur ? Ici le choix, l’alternative enrichissent plus que la simple injonction unique.

 

Toute réflexion sur une religion doit partir, de mon point de vue (je suis littéraire, et non pas historien ou sociologue), d’une enquête sur le texte dont elle se réclame, et des différentes interprétations que ce texte permet. Or ce texte étant dès l’origine et par nature divers, multiple, les interprétations le sont aussi. Et l’éventail des possibles ainsi découverts nous donne de l’humain, de sa psyché, une vision beaucoup plus complexe et ouverte, plus proche de nous, que si un seul texte nous est donné comme bloc unique, à prendre tel quel, immuable et sans variante, ne varietur.

 

Cette ouverture est possible pour les religions du Livre, mais plus pour les universitaires et chercheurs indépendants, que pour ce qui est du culte : la synagogue ne connaît que le texte massorétique, la liturgie juive ignore la LXX, que seule reconnaît, comme susdit, l’église chrétienne orthodoxe. Telle autre communauté chrétienne ne reconnaîtra que tel manuscrit, à l’exclusion des autres. Quant à la mosquée, elle ne connaît que ce qu’on appelle « la « vulgate othmanienne », c’est-à-dire la version canonique et définitive du Coran établie sur l’ordre du calife Othman (644-656), qui, une fois celle-ci établie, ordonna que l’on détruisît tous les autres versions qui avaient pu être utilisés pour l’établissement du texte. Bref, il faut remercier les esprits libres, qui vont regarder ailleurs que dans les seuls textes reçus, et nous ouvrent l’esprit.

 

Au fond, seuls sont désorientés et égarés ceux qui veulent se ranger à un texte unique, par frilosité et peur d’interpréter personnellement : ils préfèrent être rassurés et guidés. Mais ceux qui explorent, quand ils peuvent y avoir accès, le champ extrêmement grand des variantes du texte en sortent considérablement enrichis d’un point de vue humain.

 

A suivre...

 

Voir aussi :

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21 février 2015 6 21 /02 /février /2015 01:00
Le christianisme en questions

Le christianisme en questions

Question 02 : Qu’est-ce que la Septante, et quel rôle joue-t-elle dans les textes chrétiens ?

Réponse : C’est la traduction en grec d’une version du texte hébreu antérieur, et c’est d’elle que majoritairement s’inspirent les textes chrétiens. Cette traduction fait difficulté pour les juifs d’aujourd’hui.

 

La Septante (LXX) est la traduction grecque, faite à Alexandrie au 3e siècle avant J-C, à la demande de Ptolémée II, d’une version de la Bible juive. Comme son nom l’indique, elle est censée avoir été réalisée par soixante-dix rabbins, réunis dans une sorte de « conclave ». Mais ce nombre est certainement légendaire, 70 étant une entité à valeur symbolique.

 

C’est d’elle que s’inspirent dans leur grande majorité les textes chrétiens les plus répandus, qui sont écrits en grec. C’est elle qu’ils citent le plus souvent. Pour les chrétiens orthodoxes, c’est la seule version de la Bible juive qu’ils admettent comme canonique.

 

Pour les juifs d’aujourd’hui, cette Septante est considérée avec beaucoup de suspicion. Ils y voient souvent des infléchissements de sens, et même des falsifications, par rapport au texte qu’ils pratiquent maintenant. Par exemple la prophétie d’Isaïe, selon laquelle « la Vierge enfantera » (Is 7/14), vient de LXX, qui traduit l’hébreu almah par parthenos. Si parthenos signifie vraiment « vierge » (cas il est vrai le plus fréquent en grec), ce mot ne rend pas almah, qui signifie seulement : « jeune femme nubile ». « Vierge » se dirait en hébreu bethoula. Ainsi l’idée de la naissance virginale du Messie, qu’on trouve en Mt 1/23 (qui cite simplement LXX), viendrait d’un « contresens » fait par les 70 rabbins sur le texte hébreu qu’ils pratiquaient. Bien sûr, si contresens il y a, les chrétiens ont dit les 70 rabbins avoir été inspirés par le Saint-Esprit à cette occasion. Mais les juifs ont dit, de leur côté, que « le ciel a pleuré le jour où leur Bible a été traduite en grec » !

 

Pour « contrer » LXX, Il y a donc eu chez les juifs de nouvelles traductions en grec de leur Bible, dont celle de Théodotion (1e ou 2e siècle), ou d’Aquila (2e siècle), plus conformes pensait-on au judaïsme initial, en fait critiquant l’utilisation chrétienne de la Bible. Et encore aujourd’hui certains juifs pensent que LXX, infidèle au « texte original hébreu », doit être laissée de côté.

 

Ils ont tort. En effet la Bible juive actuelle a fixé le texte bien plus tard que LXX. C’est la version des Massorètes, qui ne date que des 7e-10e siècles. On s’accorde à reconnaître maintenant que LXX est le reflet d’un état fort ancien du texte hébreu, qui voisinait certes avec d’autres versions, mais qui ne mérite pas du tout le discrédit qu’elle subit en milieu juif actuel. Il y a eu donc, comme toujours, un foisonnement de versions initiales, parfois se recoupant, mais parfois aussi s’engageant sur des chemins fort différents. Jérôme en sa Vulgate (traduction latine de la Bible faite  entre 390 et 405 ap. J-C), pour tel ou tel passage tantôt traduit LXX, et tantôt autre chose. Connaissant l’hébreu, il se voulait fidèle à la veritas hebraïca (vérité de l’hébreu) : mais le texte qu’il avait sous les yeux n’était déjà pas homogène.

 

Ces querelles ne sont pas du tout « byzantines » : l’enjeu est une certaine « sacralisation » du texte, que certains voudraient faire, mais qu’il n’y a pas lieu de faire. Le texte massorétique a fixé un texte, en refusant certaines options qui étaient possibles dans d’autres versions, bien antérieures, de ce même texte. Aussi ne sert-il à rien de se jeter à la tête des textes qu’on croit définitifs, mais qui ne sont que des options.

 

Aussi, qu’on croie en christianisme à la naissance virginale du Christ (parthénogénèse), ou qu’on la refuse, comme les judéo-chrétiens Ébionites, les textes, si divers, ne méritent pas qu’on se dispute avec agressivité, et même qu’on s’entretue pour eux.

 

Le même problème se posera bien plus tard en milieu chrétien, avec le choix qu’a fait la Réforme, contre la Tradition, pour la « Seule écriture » (Sola scriptura), en oubliant que cette Écriture même était le résultat de certains choix, donc elle-même une Tradition. Initialement salutaire, car voulant libérer le croyant de l’emprise du magistère, cette entreprise n’a pas poussé la « désacralisation » jusqu’au bout, puisqu’elle a en quelque sorte conservé, au moins en ses débuts, la sacralisation du texte.

 

A suivre

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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