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9 février 2025 7 09 /02 /février /2025 02:01

I

l semble que, comme la bêtise, elle n’ait pas de limites, et nous donne véritablement l’idée de l’infini.

 

Ainsi à Vilnius, en Lituanie, vient de se tenir comme tous les ans une course de bébés. Les participants avaient entre 9 et 12 mois, la règle étant que « le bébé ne sache pas encore marcher ».

 

Les « coureurs » devaient donc ramper de la ligne de départ jusqu’à la ligne d’arrivée, où les attendaient des parents et grands-parents qui les stimulaient en agitant des appâts, comme des peluches, des ballons, des pièces de lego ou même (signe des temps !) des télécommandes de télévision ou des téléphones mobiles.

 

La course a été lancée en 1999 afin, comme on nous le précise, de « sensibiliser le public au droit de l’enfant » (Source : Le Parisien/AFP, 01/06/2017).

 

Certains bébés, nous dit-on, ont tout de même décidé de snober la compétition et choisi de s’asseoir sur la ligne de départ. Mais cette sagesse en puissance ne fait pas oublier la stupidité de leurs parents. Ils ont évidemment instrumentalisé leurs rejetons pour satisfaire leur vanité.

 

Cela me fait penser aux concours des Mini-Miss, dont il est question dans le film de 2006 Little Miss Sunshine. L’enfant ainsi utilisé justifie bien la définition qu’en donne Sartre dans Les Mots : « ce monstre que les adultes fabriquent avec leurs regrets ». [v.  Mini-Miss]

 

Une des règles essentielles de la morale humaine, formulée par Kant, est qu’il faut toujours traiter autrui « non comme un moyen, mais toujours comme une fin ». Nous sommes ici exactement à l’opposé. On devrait pourtant savoir que comme disait Gibran « nos enfants ne sont pas nos enfants », c’est-à-dire que s’ils viennent bien de nous, ils ne nous appartiennent pas.

 

Ici le ridicule le dispute à l’odieux. Les concours qui ont comme base la matière humaine ont ailleurs été prohibés, tel le lancer de nains chez nous qui faisait naguère la joie de beaucoup de discothèques. Mais le pire ici, s’agissant des enfants traités ici comme des animaux, c’est l’argument avancé selon lequel il s’agit de « défendre leurs droits » !

 

[V. Stupidité]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 6 juillet 2017

 

D.R.

 

***

 

Cet article est extrait du livre suivant :

Petite philosophie de l'Insolite
Théron, Michel
17,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Ils concernent des sujets d'actualité étranges, bizarres, insolites, souvent amusants, mais se prêtant toujours à un commentaire philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

 

***

 

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7 février 2025 5 07 /02 /février /2025 02:00

J’

ai vu le film The Artist. Certes c’est un mélodrame, mais je l’ai bien aimé. Il y a un noir et blanc somptueux, épuré, abstrait, à côté duquel toute image en couleurs est d’une extrême banalité. Tout photographe, tout cinéaste qui choisit le noir et blanc a l’élégance du smoking.

 

C’est précisément ce que ne voient pas nos contemporains, qui, paraît-il, n’aiment pas les films passant à la télévision en début de soirée, s’ils ne sont pas en couleurs ! D’où la dégradante colorisation des films initialement tournés en noir et blanc. Imagine-t-on Garbo par exemple, si photogénique dans un noir et blanc savamment éclairé, ainsi colorisée ? Cela révulse d’avance tout cinéphile.

 

Mais ce film, dont on parle maintenant beaucoup et qui vient de remporter trois Golden Glo­bes, m’est l’occasion d’une nouvelle remarque.

 

Il paraît qu’à Liverpool quelques spectateurs britanniques sont ressortis mécontents de la projection. Selon le journal The Hollywood Reporter, la plus grande chaîne de cinéma du pays, Odeon and UCI Cinemas, a dû les rembourser. Le motif ? Ce n’était pas cette fois le noir et blanc, mais le fait que le film est muet. Les spectateurs, dont l’incul­ture n’a d’égale que la stupidité, ont apparemment identifié cinéma parlant et cinéma tout court, et se sont sentis floués de ne pas avoir entendu une seule parole dans la bande-son. Il y avait, selon eux, tromperie sur la marchandise.

 

De cela je tire deux remarques : apparemment certains vont au cinéma machinalement, sans savoir du tout ce qu’ils vont y voir – et peut-être simplement, comme aux États-unis, pour manger du pop corn.

 

Or une œuvre ne nous parle que si elle est préalablement l’objet d’une attente, comme le dit excellemment Valéry dans une inscription du Palais de Chaillot :

 

« Il dépend de celui qui passe      
Que je sois tombe ou trésor          
Que je parle ou que je me taise    
Cela ne tient qu’à toi :      
Ami, n’entre pas sans désir. »

 

Et secondement pour beaucoup le cinéma dit muet (mais combien expressif pourtant dans son langage !) n’est pas du cinéma.

 

Que faire alors pour contrer cette double stupidité ? Faut-il mettre un écriteau d’avertis­sement ? Et engagés sur cette voie, où s’arrêtera-t-on ? Peut-être certains spectateurs de théâtre chez nous demanderont-ils eux aussi à être remboursés, s’ils assistent à une pièce en alexandrins, auxquels ils n’auront rien compris, au motif qu’il leur eût fallu un langage proche du leur ?

 

Il y a, je pense, un seul domaine qui puisse nous donner une parfaite idée de l’infini : la bêtise.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 9 février 2012

 

 

D.R.

 

***

 

Cet article est extrait du livre suivant :

Petite philosophie de l'Insolite
Théron, Michel
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3 février 2025 1 03 /02 /février /2025 02:00

O

n la croyait morte, mais on a tort. J’ai regardé à la télévision quelques moments des récents Jeux Olympiques, et j’ai vu que le nombre est grand des athlètes qui se signent avant l’épreuve, ou bien prient et remercient le ciel, s’ils l’ont emporté.

 

Dès l’Antiquité d’ailleurs on pensait que les vainqueurs l’étaient avec l’aide de Dieu, Deo juvante.

 

Ce réflexe archaïque et invétéré maintient les hommes dans l’enfance, oscillant entre peur et espoir devant une Puissance extérieure dont il faut éviter l’hostilité ou s’attirer la faveur, par des processus magiques et propitiatoires. Et il me semble bien insolite, et en tout cas dérisoire, de voir des adultes, souvent des colosses physiquement, se comporter comme des bébés démunis.

 

La théologie qui sous-tend pareille attitude est celle de la rétribution, selon laquelle ce qui nous arrive est voulu par la Puissance susdite. Échoue-t-on dans ce qu’on entreprend, c’est signe de sa colère, et le malheur qui nous frappe, de notre démérite. Voyez l’expression courante : « Mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour mériter cela ? ».

 

Inversement, réussit-on, c’est signe de notre élection, via une grâce qui nous a été gratuitement octroyée. Où est la responsabilité personnelle dans ce qui n’est au fond qu’une injustice dont on bénéficie ?

 

Finalement, absolution totale est donnée au vainqueur, et oubli est fait des mérites possibles du vaincu. C’est le règne du fait accompli, comme dans les ordalies ou dans les duels judiciaires médiévaux.

 

On sait que l’idéologie du capitalisme états-unien, basée sur l’idée de grâce toute-puissante qui sous-tend un certain protestantisme, glorifie le gagnant, supposé avoir Dieu avec lui, et n’a pas égard au perdant, censé avoir démérité aux yeux de ce même Dieu. Cette vision est appelée aussi parfois « théologie du succès ».

 

Quand les hommes grandiront-ils, et cesseront-ils d’avoir peur de leur ombre, de poser hors d’eux une Puissance qui en réalité est en eux-mêmes ? La religion-superstition est celle qui les y relie et soumet (religare). Quand consentira-t-on simplement à se relire (relegere), et à la trouver au fond de soi ?[1]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 15 septembre 2016

 

[1] Sur la différence entre la religion qui lie et celle qui permet de se découvrir, on peut voir mes deux ouvrages La Source intérieure et Peur de son ombre – La Lumière est en nous, BoD, 2017.

 

D.R.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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