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15 juin 2021 2 15 /06 /juin /2021 01:01

O

n nous dit aujourd’hui qu’il faut toujours positiver, développer en soi une pensée optimiste, se persuader qu’on va réussir. Cela va du coaching dans le sport ou l’entreprise, jusqu’au fameux « développement personnel », dont les ouvrages inondent les librairies et Internet. Je pense aussi aux films ou livres destinés à remonter le moral (feel good movies, feel good books), qui alimentent cette tendance.

 

Cette idéologie de l’autosuggestion remonte à la méthode bien connue du pharmacien Émile Coué, dans les années 1920. À l’en croire, il fallait chaque jour se répéter, comme un mantra, la formule magique : « Tous les jours, à tout point de vue, je vais de mieux en mieux. »

 

Bien sûr, nul ne songerait à nier l’importance du mental ou du moral sur l’équilibre personnel, et même parfois sur la santé. Cependant, à la survaloriser, et à faire de l’individu seul la source et le remède de tous ses problèmes, on court le risque de s’épargner l’analyse du contexte, qui bien souvent les crée. Il y a beaucoup de déterminants qui nous échappent dans tout le négatif qui nous assiège, très souvent sociaux.

 

Un chômeur par exemple n’est pas responsable de la situation qui le frappe : le « développement personnel » ne lui est alors d’aucun secours. Victime objective d’une situation économique donnée, je doute fort qu’un simple coaching (habille-toi mieux, soigne davantage ton look, souris, etc.) suffise à lui procurer un emploi. Il ne faut pas s’abuser : traiter ainsi le problème serait sans pro­portion avec sa cause.

 

Émile Coué insistait aussi sur la nécessité de se concentrer sur une seule idée, en ne pensant à rien d’autre. Pour cette raison, disait-il, sa méthode ne pouvait fonctionner chez les intellectuels. En effet ceux-ci explorent devant une situation tout le champ des possibles, et donc le « monoïdéisme » ne leur convient pas.

 

On comprend alors la récupération politique qui a été faite de la méthode Coué dans les années 1930, par les milieux conservateurs et nationalistes français. Il s’agissait alors de ne penser qu’à une chose, et avec un élan tout à fait étranger au doute : la revanche guerrière contre le voisin allemand. Ce n’était point du tout le moment de l’introspection.

 

Le monoïdéisme mène à une pensée totalitaire. La positivité aussi qu’il affiche cache le réel derrière des représentations factices. Voyez la critique du kitsch, fondement de l’idéologie communiste, que fait Kundera dans L’Insou­te­nable légèreté de l’être : le  kitsch est la négation absolue de toute la négativité inhérente à la vie. [v. Kitsch : lien]

 

Méfions-nous donc du triomphalisme et de l’autosuggestion. Sans doute aimerions-nous dire la phrase fameuse : Yes we can ! Au moins qu’elle ne soit pas aveuglée et exempte de réflexion...

 

11 mars 2010

 

D.R.

 

 

***

 

Ce texte est paru en son temps dans le journal Golias Hebdo. Il figure maintenant dans une collection dont fait partie l'ouvrage suivant en tant que premier tome. On peut en feuilleter le début (Lire un extrait), et on peut l'acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Le livre est aussi disponible sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
15,00€Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Souvent inspirés par l'actualité, ce qui les rend plus vivants, ils ont cependant un contenu intemporel, et se prêtent toujours à une réflexion philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

Pour voir l'ensemble des volumes parus dans cette collection, cliquer ici.

***

 

Pour voir la liste de tous mes livres édités chez BoD, cliquer : ici.

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13 juin 2021 7 13 /06 /juin /2021 11:53

I

l ne faut pas la confondre, comme beaucoup le font, avec l’isolement. Ce qui est mauvais, c’est l’isolement, qui peut créer effectivement une impression tragique d’abandon. Mais la solitude, condition humaine et condition de l’humain, est fort différente. L’assumer d’abord entièrement est le préalable toujours nécessaire pour rompre ensuite l’isolement, et pour rencontrer les autres.

 

Le respect pour chacun de sa solitude constitutive fait partie d’un élémentaire souci de soi : il n’est pas un défaut, malgré ce qu’on pense souvent, en confondant l’égoïsme, qui est simplement le fait de penser à soi, et l’égocentrisme, qui est le fait de ne penser qu’à soi. L’Évangile dit très bien qu’on doit aimer son prochain « comme soi-même », en sorte que si on ne s’aime pas soi-même, on ne peut aimer son prochain. Selon le mot profond de Valéry : « Si le moi est haïssable, aimer son prochain comme soi-même devient une atroce ironie. »

 

Cessons donc de nous complexer là-dessus, et aussi d’instrumentaliser l’autre, en en faisant un outil pour nous fuir, pour éviter de nous voir nous-mêmes et nous en détourner (sens propre du mot : divertissement). Voyez les petites annonces de rencontres dans les journaux : « N’en pouvant plus de solitude, cherche l’âme-sœur… » Autrui y est réifié, traité, au rebours de ce que dit Kant, non comme une fin mais comme un moyen. Mieux vaut alors prendre un animal de compagnie, et l’âme sœur finira au poisson rouge…

 

En fait, au lieu de vivre, comme beaucoup, par les autres et pour soi-même, il faudrait vivre par soi-même et pour les autres. L’autarcie au sens d’autosuffisance où le prenaient les sages antiques est le préalable et la condition nécessaires à toute bonne socialisation. Avant de s’ouvrir aux autres, ce qui évidemment est nécessaire car la vie aussi est relation, il faut d’abord s’appartenir, ce qui est littéralement se tenir à part.

 

Ainsi aimer l’autre est respecter sa solitude, veiller sur elle. La meilleure définition de l’amour est peut-être celle de Rilke, dans ses Lettres à un jeune poète : « Deux solitudes qui se bornent, se protègent et se rendent hommage. » Trop près l’un de l’autre, les amants s’étiolent, comme deux arbres qui se font de l’ombre parce que plantés trop proches. La promiscuité sociale, hélas ! fait trop souvent perdre cela. « Versez-vous à boire, mais ne buvez pas dans le même verre », dit aussi Khalil Gibran, dans Le Prophète. Méfions-nous d’une trop constante proximité. La devise des amants intelligents pourrait être un : « Toi sans toit ».

 

On sait encore le bel éloge de la solitude que fait l’évangile selon Thomas : « Heureux êtes-vous, les solitaires et les élus, parce que vous trouverez le Royaume ; comme vous êtes issus de lui, vous y retournerez. » À quoi j’ajouterai la belle devise de saint Bernard : Beata solitudo, sola beatitudo – Heureuse solitude, seule béatitude…

 

23 septembre 2010

 

 

D.R.

 

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Ce texte est paru dans le journal Golias Hebdo. Il figure dans une collection dont fait partie l'ouvrage suivant en tant que premier tome. On peut en feuilleter le début (Lire un extrait), et on peut l'acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Tous les livres de la collection sont aussi disponibles sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
15,00€Livre papier
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DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Souvent inspirés par l'actualité, ce qui les rend plus vivants, ils ont cependant un contenu intemporel, et se prêtent toujours à une réflexion philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

 
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7 juin 2021 1 07 /06 /juin /2021 01:01

... Le terme français d’alliance, qui vient du latin adligatio, nous mène à considérer une des étymologies du mot : religion. Certains, essentiellement les auteurs chrétiens, comme Lactance, Tertullien, rattachent le mot latin religio, dont vient religion, à religare, relier. Effectivement dans le contrat qu’on a passé avec la puissance supérieure, on se lie ou relie à elle, mais aussi par la même occasion on la lie à soi. Le mot d’obligation, aussi, vient de ligare, lier, de même que celui de loi : v. Loi*. Cette puissance est extérieure et transcendante, et vis-à-vis d’elle on est dans la situation du vassal vis-à-vis de son suzerain : il lui doit obéissance, et en échange en attend protection. Telle est ce qu’on pourrait appeler la religion contrat.

 

Elle repose sur un Do ut des, je te donne pour que tu me donnes. Dans cette religion du donnant donnant, je ne sais si la prière elle-même peut rester ce qu’elle devrait être, un essentiel lâcher prise, un saut dans l’inconnu ou un Fiat ! totalement désintéressé, comme celui qu’on voit par exemple dans la réponse de Marie à l’Ange : « Qu’il me soit fait selon ta parole ! » (Lc 1/38) ; ou bien dans la première demande du « Notre Père » : « Que ta volonté soit faite ! » (Mt 6/10) Cet abandon même est-il une « demande », au sens où on l’entend habituellement ?

 

Les demandes qui n’ont pour cadre que la religion contrat sont en effet très souvent intéressées, finalisées. Combien en connaissons-nous de ces fidèles qui ignorent ou falsifient la vraie prière, celle qui devrait être faite de cet acquiescement foncier, où résident sans doute l’élémen­taire de toute piété, et peut-être l’intelligence la plus profonde ! Ils transforment la demande du « Notre Père » en un : « Que ma volonté soit faite ! » De ces demandes parfaitement intéressées un bon modèle est l’hymne national britannique : « Dieu sauve le roi ! » On répondra peut-être que cette attitude quémandeuse est bien humaine. Mais passer ainsi de « Ta volonté » à « Ma (ou Notre) volonté », c’est oublier que Jésus lui-même, selon le texte sacré, est passé de la seconde à la première, à Gethsémani (Mt 26/ 39 et 26/42).

 

Heureusement qu’une autre étymologie est possible de ce mot de religio. Certains, et non des moindres, comme le grand Cicéron, le font venir non plus de religare, relier, mais de relegere, accueillir avec respect, recueillir au fond de soi, et aussi par voie de conséquence relire en soi-même, avec une parfaite gratuité, par méditation attentive de tel ou tel texte, les scénarios les plus profonds de sa vie. Alors il ne s’agit plus, animé tout de même d’on ne sait quel secret intérêt, de s’incliner ou de baisser la tête – sinon peut-être pour scruter le fond de son cœur.

 

Peut-on garder pour le mot de religion les deux étymologies susmentionnées à la fois ? Dira-t-on, pour faire une synthèse, qu’il s’agit de se relier à soi-même, à ce que l’on a de plus intime et de plus précieux ?

 

Bien sûr, la seconde vision est plus individualiste et introvertie. La première au contraire a pour elle de favoriser le lien social. La religion contrat relie aussi en effet les hommes entre eux. Elle est un ciment fédérateur. Elle permet le rassemblement, la coagulation des groupes humains, ou bien la transformation des foules atomisées et tribales du début des temps en peuples structurés et soudés autour d’un idéal commun : voyez là-dessus la Psychologie des foules, de Gustave Le Bon (1895), réutilisée par Freud dans sa Psychologie collective et analyse du moi (1921). Mais tout de même, il ne faut sans doute pas exclure le recueillement, même solitaire. Il est souvent d’ailleurs le préalable nécessaire à une socialisation plus harmonieuse : v. Communauté / Église*.

 

De toute façon, pour l’étymologie exacte du mot religio, on ne la saura jamais. « Pas de certitude », disent les dictionnaires spécialisés (Ernout-Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine). Accueillons ou recueillons avec respect cette obscurité, puisque pour autant il s’agit de défendre ici et en ces matières l’accueil respectueux…

 

D.R.

 

> Ce texte est extrait du tome 1 de ma Théologie buissonnière, préfacé par André Gounelle, pp.22-24 :

Théologie buissonnière
Théron, Michel
20,00€Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Extrait de la préface d'André Gounelle : Michel Théron nous offre une agréable et instructive promenade parmi plusieurs notions fondamentales de culture religieuse. Il a choisi pour les deux tomes de cet ouvrage environ 80 mots, rangés en ordre alphabétique, qu'il commente avec la gourmandise d'un fin lettré et une tendresse amusée pour les étrangetés du religieux mais aussi attentive à ses profondeurs... Malicieux, méditatif, réfléchi, bien informé et non conformiste, (...)

Théologie buissonnière
Théron, Michel
20,00€Livre papier
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DESCRIPTION

Extrait de la préface d'André Gounelle : Michel Théron nous offre une agréable et instructive promenade parmi plusieurs notions fondamentales de culture religieuse. Il a choisi pour les deux tomes de cet ouvrage environ 80 mots, rangés en ordre alphabétique, qu'il commente avec la gourmandise d'un fin lettré et une tendresse amusée pour les étrangetés du religieux mais aussi attentive à ses profondeurs... Malicieux, méditatif, réfléchi, bien informé et non conformiste, (...)

 

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> Pour voir la liste de tous mes livres édités chez BoD, cliquer : ici.

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  • www.michel-theron.fr
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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