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23 mars 2021 2 23 /03 /mars /2021 02:01

C’

est le remède essentiel face au sentiment de notre finitude. La vie, comme le dit Hermann Hesse à la fin du Loup des steppes, est une TSF. Pour quelques instants de musique sublime, il faut subir les parasites, les crachotements, les miaulements des ondes folles. Un instant on entend Mozart, l’instant d’après les grésillements, ou le spot publicitaire, ou l’inter­férence de la station voisine. Mozart violé par de la friture : c’est l’image et la loi de l’existence.

 

Ou encore, cette dernière est comme un grand fleuve, qui charrie de tout : pépites et embâcles, indif­féremment. Selon La Fontaine : « C’est un torrent, qu’y faire ? Cela fut et sera toujours. »

 

Dans la vie, on ne peut zapper. Il faut donc prendre au sérieux ce qui en vaut la peine, et rire du reste. Regarder les choses en farce. Aussi l’humour prouve la plasticité de l’être, sa capacité à échapper au refuge des certitudes. Il ne s’agit pas de nier l’exaltation, mais l’orgueil de l’exal­tation ; une part de banalisation est inévitable. Le tragique demeure, même quand le sérieux disparaît. « Il n’y a pas de sérieux, mais il y a le tragique », dit Montherlant dans Le Chaos et la Nuit. Dans cette existence mêlée, je navigue entre deux interjections, l’admiration et le mépris : la vie est faite de Oh ! et de Bah !

 

On a défini l’humour comme la « politesse du désespoir » ; c’est une façon élégante de se sortir d’une situation, sans pour autant se tirer d’af­faire : saura-t-on mourir avec savoir-vivre ? Aussi l’humour est comme les essuie-glaces d’une voiture : ils permettent d’avancer, mais n’empêchent pas la pluie de tomber.

 

Inversion de l’importance habituellement accordée aux choses, il invite l’esprit à la prudence. Que savons-nous du tout des choses ? « Dieu rit quand l’homme pense », dit un proverbe juif. L’humour peut-être lu comme sentiment et signe de la transcendance absolue de Dieu – ou de l’échec du logos humain.

 

Exemplaire à cet égard est l’humour juif : Chaplin, Woody Allen, mais aussi Freud… Réhabilitation du petit, dévalorisation du grand, « renversant les puissants de leur trône et élevant les humbles », comme dit le Magnificat, il subvertit les habitudes mentales. Il joint le futile à l’agréable. La parole évangélique : « Les premiers seront les derniers, les derniers seront les premiers », est de ce point de vue totalement humoristique.

 

Dans un monde d’humoristes, les chefs subjuguant les peuples, les ayatollahs divers, sont impossibles. L’humour est le meilleur antidote au fanatisme. Tout ce qui concerne le rire est tabou dans les cultures closes, psychorigides. Comme le montre Umberto Eco dans Le Nom de la rose, si on commence à rire de quelque chose, où s’arrê­tera-t-on ? De ce point de vue l’humour est le plus grand des bienfaiteurs culturels, peut-être le signe des cultures les plus achevées.

 

16 décembre 2010

 

D.R.

 

 

***

 

Ce texte est d'abord paru dans le journal Golias Hebdo. D'autres textes comparables figurent dans l'ouvrage suivant, premier tome d'une collection, dont on peut feuilleter le début (Lire un extrait), et qu'on peut acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Le livre est aussi disponible sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
15,00€Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Souvent inspirés par l'actualité, ce qui les rend plus vivants, ils ont cependant un contenu intemporel, et se prêtent toujours à une réflexion philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

Pour voir l'ensemble des volumes parus dans cette collection, cliquer ici.

 

 

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21 mars 2021 7 21 /03 /mars /2021 02:01

I

l semble aujourd’hui que le langage s’adou­cisse à proportion que la dureté de la vie augmente. La pratique de l’euphémisme se généralise, comme si on changeait quoi que ce soit aux réalités en changeant la façon de les nommer.

 

La liste de ces impostures langagières, qui sont marques évidentes d’aveuglement, est infinie. Ainsi un chômeur devient un demandeur d’em­ploi ; un pauvre, un économiquement faible ; un aveugle, un non voyant ; un dément, une personne désorientée ; un nain, une personne de petite taille ; un vieillard, une personne âgée ; une prison, un lieu de privation de liberté ; la simple publicité ou la réclame, la communication ; un avortement, une interruption volontaire de grossesse, etc. La périphrase sert à voiler les choses, à dire autour d’elles, comme le dit son étymologie. C’est un manteau hypocrite qui couvre le réel dans sa nudité, ou un regard oblique ou biaisé, qui empêche de le voir frontalement.

 

Le peuple, qui n’est pas toujours au fait de ces artifices rhétoriques, s’y laisse prendre volontiers. Il peut s’enorgueillir de l’euphémisme qu’on utilise pour modéliser ainsi sa situation, et se dispenser de voir, pour un temps au moins, la réalité de ce qu’il vit. Les dirigeants quant à eux s’en servent pour endormir leurs assujettis, les anesthésier. On prend les hommes comme les lapins, par les oreilles.

 

Je me demande tout de même quelle idée claire et nette peut se dégager de toute cette bouillie verbale, langue de bois ou langue d’agglo, et quel vrai dialogue peut se nouer entre ceux qui la pratiquent. Ne faudrait-il pas, au contraire de tout ce brouillard et à quelque bord qu’on appartienne, une lucidité minimale, quand on s’occupe d’orga­niser les affaires humaines ?

 

Un disciple de Confucius lui demanda un jour quelle lui semblait être la première tâche à faire pour le souverain d’un pays. Il répondit : restaurer le sens des mots. Et il expliqua : « Si les dénominations ne sont pas correctes, si elles ne correspondent pas aux réalités, le langage est sans objet. Quand le langage est sans objet, l’action devient impossible, toutes les entreprises humaines se désintègrent, et il devient impossible et vain de les gérer. » N’en sommes-nous pas là aujourd’hui ?

 

28 mai 2009

 

D.R.

 

 

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Ce texte est d'abord paru dans le journal Golias Hebdo. D'autres textes comparables figurent dans l'ouvrage suivant, premier tome d'une collection, dont on peut feuilleter le début (Lire un extrait), et qu'on peut acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Le livre est aussi disponible sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
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13 mars 2021 6 13 /03 /mars /2021 02:01

O

n en parle beaucoup aujourd’hui, pour le prendre en compte, ou le réhabiliter. Il y a même un ministère qui s’en occupe. Mais s’est-on demandé ce que le mot lui-même signifie ?

 

Il implique que la nature toute entière n’a pour fonction que de nous « environner », donc que nous en sommes le centre auquel elle doit apporter tribut. Cette idéologie vient sans doute du début de la Genèse, une des bases de notre culture : l’homme, fait à l’image de Dieu, doit dominer sur tout ce qui vit (1/26).

 

Mais la nature était là avant nous, et aussi elle sera là après nous – à supposer évidemment que nous ne l’ayons pas détruite avant. Qui nous a persuadé que toute cette biosphère, et même cet univers infini dans un infime recoin duquel nous sommes logés, aient été constitués pour notre commodité et pour notre service ?

 

Il est bien beau de « croître et multiplier, de remplir et de soumettre la terre » (Genèse 1/28). Mais peut-être bientôt il n’y aura plus rien à remplir, par excès de nombre, et à soumettre, par excès de pillage. Toutes les idées de développement, de croissance, qui sont nos maîtres mots d’aujourd’hui, viennent de ce début.

 

Certains défenseurs de ce qu’on appelle maintenant la biodiversité disent même que des expressions méprisantes comme « espèces nuisi­bles » s’agissant des animaux, ou « mauvaises herbes » s’agissant des végétaux, ne font en réalité que renvoyer à la vanité de l’homme, qui manque de regard d’ensemble et juge de tout en fonction de sa seule petite personne.

 

Contre cette paranoïa humaine, je défends toujours l’idée d’une metanoïa, d’un changement d’état d’esprit. Ici précisément je la trouve, non dans la Bible juive, immodérément triomphaliste à mon sens, mais dans l’Évangile chrétien, beaucoup plus modeste, et sur ce point à mon avis difficilement compatible avec le Premier Testament.

 

« Jésus a dit : ‘Ne vous souciez pas du matin au soir et du soir au matin de ce que vous revêtirez’. » Ce logion 36 de l’Évangile selon Thomas est développé dans la parabole connue des oiseaux du ciel, que Dieu nourrit, et des lys des champs, que Dieu habille (Matthieu 6/25-30 ; Luc 12/22-31)

 

Vis-à-vis de la nature, Jésus défend l’idée non d’un antagonisme, d’une instrumentalisation ou d’une exploitation, mais celle d’une soumission confiante, attentionnée et précautionneuse, tout orgueil humain mis de côté.

 

Prenons exemple sur le vrai paysan, qui n’est pas un exploitant agricole, ou un touriste en visite. Il se contente d’habiter non en propriétaire mais en locataire ou en usufruitier cette nature dont il vient, et qui n’est ni une esclave, ni un décor de théâtre, un simple environnement !

 

2 avril 2009

 

D.R.

 

 

 

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Ce texte est d'abord paru dans le journal Golias Hebdo. D'autres textes comparables figurent dans l'ouvrage suivant, premier tome d'une collection, dont on peut feuilleter le début (Lire un extrait), et qu'on peut acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Le livre est aussi disponible sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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