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18 octobre 2024 5 18 /10 /octobre /2024 11:55

J

e sors d’une exposition de peinture où le premier tableau qui accueille le visiteur est tout blanc, à part peut-être une vague coulure de peinture qui l’occupe en son milieu, mais toute blanche elle aussi.

 

J’ai pensé aux Achromes de Manzoni (tableaux sans couleur, sans peinture et sans dessin), et aussi évidemment à la pièce de Yasmina Reza, Art, qui naguère, partant d’une « œuvre » analogue, opérait la satire de l’art contemporain. À côté du tableau susdit figurait, en note, une citation de Kandinsky : « Le blanc sonne comme le silence, un rien, avant tout commencement. » Et de fait le soi-disant tableau s’intitulait : Silence.

 

Ces œuvres, qu’on dit « conceptuelles », procèdent d’une même constatation de départ. Pour le tableau blanc, il est évident que chaque détermination, en art comme partout, est une négation, et donc le regret de l’in­détermination qui la précède. « Toute œuvre, disait Walter Benjamin, est le masque mortuaire de son intention. » Aucun tableau, aucun écrit ne vaudra l’infini des possibles incarné par la toile ou la page blanche.

 

Qui voit Dieu meurt (Exode 33/20), et dans la parole meurt ce qui lui donne naissance. C’est pourquoi la théologie dite apophatique procède par négation : de Dieu on ne peut dire que ce qu’il n’est pas. Rien de visible ou de figurable ne peut en rendre compte. D’où la toile blanche, l’ab­sen­ce, le silence, etc.

 

À propos de ce dernier, on connaît le morceau du musicien John Cage, 4’33’’ de silence. En fait, l’interprète n’y fait rien du tout, mais les bruits environnants continuent évidemment de se percevoir – comme notre tableau blanc peut changer d’as­pect selon la lumière à tel ou tel moment de la journée. Cela prouve que l’esprit fonctionne toujours, même si on ne lui donne pas d’aliment de quelque substance.

 

Aussi joue ici la présomption de sens bien mise en lumière par Marcel Duchamp : n’importe quoi peut être érigé en œuvre, pour peu que le contexte s’y prête. L’exposition, la salle de concert, éventuellement assorties d’un article introductif approprié, suffisent à sacraliser ce qui s’y passe, le rien compris.

 

Il est bien vrai que la plus belle œuvre est celle qui n’a pas encore eu lieu. Que la plus belle histoire est celle qui ne commence jamais, ou celle qu’on attend toujours. Mais faut-il pousser si loin ces constatations, aller jusqu’à leurs conséquen­ces naturelles : l’abandon de toute œuvre effective ?

 

De toute façon on ne mesure une insuffisance que par rapport à un choix effectivement fait. Peindre, composer, ou seulement parler, nous le devons. « Dieu, disait Edmond Jabès, est le silence qu’il nous faut rompre. » Sinon on s’enfonce, fût-ce par piété, dans la quiétude confortable du néant.

 

Article paru dans Golias Hebdo, 23 juin 2011

 

Peinture monochrome - Cliquer sur l'image

 

 

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16 octobre 2024 3 16 /10 /octobre /2024 01:01

U

n bel exemple en est aujourd’hui l’usage constant du selfie. Les dangers en sont d’ailleurs tout aussi constants.

 

Ainsi un touriste saoudien qui se prenait en selfie sur les bords du Nil en Ouganda est tombé et est mort noyé. « Il a glissé parce que le sol était mouillé et qu’il s’est penché en arrière pour se prendre en selfie avec les eaux bouillonnantes en arrière-plan », a dit la porte-parole de la police, précisant que son corps avait été retrouvé à quelque 10 km en aval. Selon une étude du All India Institute of Medical Sciences de 2018, les accidents de selfies ont fait 259 morts dans le monde entre octobre 2011 et novembre 2017 (Source : AFP, 09/04/2019).

 

Je me demande d’où vient cette manie si répandue maintenant de se prendre en photo à tout bout de champ. Ce qui intéresse nos contemporains est moins ce qu’ils voient que leur propre image, qui occulte le reste et les dispense de le voir directement. Ici, ce sont des chutes d’eau grandioses. Ailleurs, ce sera une œuvre d’art dans un musée, etc. Dans les deux cas, ni le paysage ni l’œuvre d’art ne sont vus vraiment, puisqu’on leur tourne le dos. Ils ne sont que prétexte à une mise en scène de soi.

 

Elle présuppose un parfait contentement de soi-même, une parfaite satisfaction. Et c’est là ce qui me paraît suspect. Certes je sais bien que le fait de ne pas s’aimer peut être le signe d’une dépression. Mais il ne faut pas le confondre avec un certain mécontentement de soi qui peut être aussi l’ouverture vers autre chose que l’on entrevoit, et à laquelle on aspire dans une tension véritablement humanisante.

 

Dans L’Homme unidimensionnel, Marcuse critique la « conscience heureuse » très répandue chez les modernes, qui signifie ce qu’il nomme la défaite de la Transcendance. C’est le propre des esprits matérialistes, qui oublient que l’homme passe infiniment l’homme, selon la formule de Pascal. Ils trouvent dans le bonheur et le contentement de soi l’oubli de cette petite voix intérieure, qui nous dit ou devrait nous dire que nous ne sommes pas (vraiment) ce que nous sommes (ordinairement). C’est la voix de l’âme, qui nous institue en humanité, et qui est maintenant étouffée.

 

Il faut chercher l’homme dans l’idéal qu’il se propose, et non dans la complaisance affichée à soi-même. Comme disait Nietzsche dans son Zarathoustra : « Le plus méprisable des hommes est celui qui ne sait plus se mépriser lui-même. »

 

> Article paru dans Golias Hebdo, 6 juin 2019

 

D.R.

***

Cet article est extrait du livre suivant :

Petite philosophie de l'Insolite
Théron, Michel
17,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Ils concernent des sujets d'actualité étranges, bizarres, insolites, souvent amusants, mais se prêtant toujours à un commentaire philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

 

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15 octobre 2024 2 15 /10 /octobre /2024 16:41

Comment on devient fasciste - L'exemple de Jonas :

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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