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1 novembre 2020 7 01 /11 /novembre /2020 02:01

Voici une actualisation de quatre passages de la Bible, sous forme d'une petite fiction. Elle fait partie de mon ouvrage Marges du Livre - Fictions bibliques (éd. BoD). Les passages bibliques dont je suis parti sont insérés dans le texte et aussi sont cités à la fin. Ce texte critique une certaine théologie de la toute-puissance de Dieu. L'illustration de Stéphane Pahon (v. plus bas) est impressionnante. - Tous les commentaires sont les bienvenus.

 

 

On ne répond pas à son père…

 

Pas de réplique ! La main levée accompagne la voix tonitruante. « On ne répond pas à son père… »

Ce pouvoir est absolu, discrétionnaire. Le pourquoi, on ne le saura jamais. Cela est. C’est comme ça, et c’est tout. Cela est, point. Rien à ajouter. Pas de justification, simple tautologie. Je suis ton père, et je suis qui je suis*.

Mais l’enfant ne comprend rien à tout cela. Papa, qu’est-ce qu’il y a, qu’est-ce que je t’ai fait ? Dis-moi, rends-moi compte. Au moins, si j’ai fauté, pardonne-moi, prends pitié…

Rien à dire. Je pardonne si je veux, j’ai pitié si je veux. C’est mon affaire, pas la tienne. Je fais grâce à qui je fais grâce, j’ai pitié de qui j’ai pitié.** Attention donc à ma colère, elle peut t’anéantir.

– L’enfant pleure, il ne comprend pas.

---

Puis il grandit, l’ancien enfant a naturellement à son tour des enfants. C’est un rôle à jouer, se dit-il. Il faut bien qu’il y ait une autorité. Les sociétés ne fonctionnent que comme cela. Où va-t-on si on discute ? Bien sûr, tout cela, il faut grandir, mûrir, pour l’apprendre. Aujourd’hui en tout cas je préfère une injustice à un désordre.

Alors recommence l’antienne. Tu m’embêtes. On ne répond pas à son père…  De toute façon, c’est comme cela que j’ai été moi-même élevé, et mon père par mon grand-père. Est-ce que je m’en suis mal sorti ? Et puis j’ai mon pouvoir à préserver, je ne veux pas que tu me détrônes. Tu comprendras plus tard, quand ce sera ton tour. Tout père voit dans son fils son propre assassin (depuis Œdipe tout le monde le sait). Aussi depuis que tu es né tu as pris bien de la place ici, tu m’as beaucoup dérobé, beaucoup volé de ta mère : je ne l’ai pas supporté, et maintenant c’est toi ou moi, de toute façon. Pour l’instant le combat n’est pas égal, tu le vois bien.

Ne demande pas ma pitié : Je fais grâce à qui je fais grâce, j’ai pitié de qui j’ai pitié.**

Et puis n’oublie pas que je peux te briser : tu n’es que terre entre mes mains. Qui es-tu pour contester avec moi ? Que dira le vase d’argile à celui qui l’a formé ?***

– L’enfant pleure, encore…

---

On dit ensuite (les spécialistes, ceux qui savent) qu’il ne faut pas tout prendre au tragique, qu’il faut toujours contextualiser les paroles, qu’aussi la toute-puissance peut s’exercer dans tous les sens, que si la grâce est arbitraire, chacun peut en bénéficier, que ce qui n’est garanti à personne peut être donné à tous. Que le soleil brille pour tous, méchants et bons**** n’est pas qu’iro­nique, ou absurde. Que chacun peut avoir sa chance, indépendamment de son mérite. Qu’on ne sait jamais, etc. Peut-être… C’est bien tourné en tout cas, bien subtil. – Mais l’enfant pleure toujours…

Aussi sachons lire dans le regard immédiat des enfants : incompréhension, imploration, certes, et très souvent. Mais un jour, peut-être, y viendra le mépris. Et à ce regard, si on ne répond pas à son père, que répondre ?

 

* Exode 3/14 : Dieu dit à Moïse : ‘Je suis qui je suis.’

** Exode 33/19 : Et il dit : ‘Je fais grâce à qui je fais grâce et j’ai pitié de qui j’ai pitié.’

*** Romains 9/20 : Ô homme, toi plutôt, qui es-tu pour contester avec Dieu ? Le vase d’argile dira-t-il à celui qui l’a formé : ‘Pourquoi m’as-tu fait ainsi ?’

**** Matthieu 5/45 : … afin de devenir fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes.

 

 

Illustration de Stéphane Pahon (D.R.)

 

Présentation du livre

Ce texte est un extrait de mon livre Marges du Livre - Fictions bibliques, pp.34-36. Illustré par l'artiste Stéphane Pahon, il actualise au moyen de petites fictions le texte biblique, qui est toujours cité à la fin de chaque texte. Ces actualisations montrent soit le bien-fondé de ces textes, soit leur côté problématique. On peut les voir comme des exégèses soit  élogieuses, soit critiques.

Pour feuilleter le début du livre, cliquer ci-dessous sur Lire un extrait. Pour l'acheter sur le site de l'éditeur, cliquer sur Vers la librairie BoD :

Marges du Livre
Théron, Michel
5,99Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes proposés ici sont des fragments de vie, observés ou vécus. Ils s'inscrivent en marge du Livre, en l'occurrence celui qui, avec d'autres mais de façon essentielle, m'a modelé : la Bible. Mon approche n'est pas théologique ou exégétique, mais littéraire et poétique, c'est-à-dire immédiatement sensible, mais aussi, et le paradoxe n'est qu'apparent, toute irriguée de mémoire. On vérifiera dans ce petit livre que les textes sont comme les désirs ou les trains : chacun peut en cacher un autre.

Ce livre est aussi disponible sur commande en librairie, et sur les sites de vente en ligne (ISBN : 9782322084517).

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30 octobre 2020 5 30 /10 /octobre /2020 02:01

 

A la suite de l'assassinat perpétré par un fanatique qui vient de faire à Nice trois malheureuses victimes, plusieurs voix se sont élevées disant qu'il fallait prier pour ces dernières.  Je reproduis donc un article paru dans Golias Hebdo en 2015, traitant d'un contexte similaire.

 

***

 

Dans la foulée des attentats de Paris et de Saint-Denis, le slogan Pray for Paris (« Priez pour Paris ») a inondé les réseaux sociaux pour rendre hommage aux victimes du terrorisme. Il a dû sembler naturel à beaucoup, surtout ceux qui sont habitués aux mœurs états-uniennes, mais personnellement je le trouve à la fois bizarre, et dangereux.

 

Bizarre, parce que prier pour un mort implique nécessairement qu’on veut lui venir en aide. Et pour quelle occasion, sinon à la pensée du Jugement qu’il va subir, lui ou son âme, de la part d’un Dieu compris comme un Juge suprême ? Il faut donc aider le défunt en intercédant pour lui dans l’examen dont il va être l’objet. Je sais bien que tous ces PPL (« Priez pour lui ») inondent tous nos cimetières. Mais ne suffirait-il pas au moins ici, s’agissant de victimes totalement innocentes, de penser à elles ? Elles n’ont nullement besoin de notre aide.

 

D’autre part, ce slogan est dangereux par l’image de Dieu qu’il implique. Il est vu comme un être transcendant, antérieur et extérieur à nous, dont il faut s’attirer les bonnes grâces : si on lui obéit, on en espère une récompense. Mais si on lui désobéit, il est fondé à nous punir. Au fond, le ressort essentiel est la peur qu’on a de lui, et le désir de s’en protéger. De ce point de vue, les auteurs de ce slogan se situent exactement au même niveau que les agresseurs des malheureuses victimes, dont l’option religieuse est absolument identique à la leur : un Dieu vindicatif qu’il importe, en s’abaissant soi-même, de se rendre favorable.

 

Une attitude authentique de résistance serait, en la matière et chez les croyants même, un changement total de la conception de Dieu, ou du divin. Peur et espoir, il faudrait comprendre que tout cela est en nous-mêmes, et qu’il est inutile de les projeter à l’extérieur de nous, de créer une quelconque entité transcendante qui les justifierait. Et non seulement inutile, mais dangereux. Car l’homme n’est cruel qu’à proportion qu’il se sent faible. Il fait payer aux autres la soumission où il se met face à son Idole, la frustration qu’il en ressent, surtout s’il s’aperçoit que les autres n’ont pas la même option et le même mode de vie que lui.

 

***

 

A lire aussi, sur le même sujet :

 

***

 

Exemple de prière de demande (rogation), à la fois infériorisante (supplication), et extrêmement agressive :

Prière
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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 02:02

... Ou bien s’agit-il de l’ébran­lement ou du séisme où nous mettent certains visages, qu’il vaudrait mieux pour nous ne jamais avoir vus, car ils nous font trop mal à les considérer ? Certes la beauté est un appel, une sommation. Mais une fois manifestée nous laisse-telle indemnes ? Il y a bel et bien un effroi du beau devant certaines apparitions, car nous y sentons une trop grande distance avec ce que nous sommes nous-mêmes, et un trop grand éloignement avec ce que nous vivrons l’instant d’après, une fois l’apparition finie. Dans la beauté réside un côté excessif, un aspect too much, qui nous fait mourir. On meurt en beauté, tout simplement peut-être parce qu’on est condamné à lui survivre. On sent bien qu’une fois aperçue on ne sera plus jamais au niveau de cette expérience exceptionnelle. La beauté parfaite est un retournement de l’être, une « catastrophe » au sens propre du terme grec, selon ce que dit André Breton. On peut la fuir, ou en pleurer. En fait c’est alors sur soi qu’on pleure : pleurer c’est se prendre en pitié soi-même.

 

Les mythes anciens le montrent.  Un danger fatal accompagne la vision de la beauté. Le chasseur Actéon meurt d’avoir vu Artémis se baignant nue : transformé en cerf, il est dévoré par ses propres chiens, métaphore évidente de ses propres pulsions intérieures. Et Sémélé meurt aussi d’avoir eu l’imprudence de vouloir voir Zeus dans toute sa gloire et sa beauté. La Bible dit aussi la même chose : « On ne peut voir Dieu et vivre. » (Exode, 33/20)

 

Car le beau n’est pas le joli ou l’agréable. Ces derniers se contentent de plaire. Mais il n’y a de vrai beau que déchirant. Quelque chose doit s’y détruire, s’y casser. Le langage le dit très bien d’ailleurs : quant rien n’est là pour bouleverser, on dit familièrement qu’il n’y a rien là de « frappant », ou que cela « ne casse rien ».

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure...

dit Aragon dans « Il n’y a pas d’amour heureux ». On comprend bien que le désir sidéral, le désir de l’étoile soit aussi une déchirure, mais aussi qu’on y accepte d’être déchiré, qu’on y recherche même l’anéan­tissement, tel le papillon qui se bûle les ailes dans la flamme de la bougie, où il trouve une mort bienheureuse. Il ne faut pas condamner cette envie, qui fait penser à la transverbération de certains mystiques, comme celle de Thérèse transpercée par la flèche de l’Ange dans le groupe sculpté du Bernin : extase et mort à la fois. Mais ce tropisme existe bel et bien, au moins chez certains êtres. Il y a des femmes, dit Baudelaire, qui inspirent le désir de mourir lentement sous leur regard. On peut parler d’une expérience oxymorique, celle d’un mal qui nous fait du bien, comme dit Ferré dans « C’est extra ». On pense aussi au : « Tu me tues. Tu me fais du bien », de Duras, dans Hiroshima mon amour. Finalement, est beau ce qui désespère :

Il est des visages         
Dont la perfection      
Laisse en héritage      
Le mal qu’ils nous font...

 

 

***

 

Ce texte est extrait de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, p.49-51.

 

Pour en feuilleter le début, cliquer ci-dessous sur : Lire un extrait. Pour l'acheter sur le site de l'éditeur, cliquer sur : Vers la librairie BoD  :

Savoir aimer
Théron, Michel
20,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Aimer au sens humain du mot n'est pas quelque chose de spontané. Cela s'apprend tout au long de la vie, et par une réflexion à quoi ce livre veut contribuer. Il ne défend aucune vision normative de l'amour. Il traite d'abord de l'amour-passion, qui se nourrit de désir et de rêves. Puis de l'amour-compassion, qui affronte le réel. Ensuite il met en lumière les dangers qui guettent l'un et l'autre : l'oubli d'autrui pour le premier, le sacrifice de soi pour le second. La (...)

On peut aussi acheter ce livre dans le commerce, ainsi que sur les sites de vente en ligne (ISBN :  978232224221).

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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