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10 octobre 2020 6 10 /10 /octobre /2020 01:01

Évidemment au départ dans le désir c’est fondamentalement de l’instinct sexuel qu’il s’agit, de la libido, débarrassée de toutes ses sublimations. Je pense à tout ce que dit Schopenhauer de l’amour dans sa Métaphysique de l’amour. Pour lui, l’essen­tiel dans le phénomène, toutes poétisations effacées, est la manipulation de l’individu par ce qu’il appelle de Génie de l’espèce, qui se sert de nous comme de pantins ou de marionnettes pour reproduire la vie. L’enjeu nous dépasse. À travers nous, c’est simplement la Vie qui veut se perpétuer. Nous croyons dans la relation choisir notre partenaire librement. Mais en fait nous ne sommes pas des individus autonomes, mais de simples agents ou instruments impersonnels de la reproduction. C’est bien le cas de le dire : dans l’amour on ne compte pas.  (...)

 

Cependant il ne faut pas généraliser, et n’en déplaise aux démystificateurs schopenhaueriens les moments de plaisir physique peuvent effectivement être « divins ». La déception post coïtum concerne d’ailleurs l’homme plus que la femme, chez qui la dépression se produit soit après l’accouchement, post partum (le baby blues), soit après le mariage (le weeding blues). Cette dernière vient sans doute d’une attente excessive, et du retour à une réalité sentie comme triviale, du fait du retrait des projections préexistantes. Mythe de Psyché à l’envers, la femme découvrant enfin non point la beauté de son mari, mais sa laideur.

 

S’il arrive que par l’acte sexuel l’homme soit dupé ou se sente tel, la femme, elle, peut en être dopée. Je crois en fait qu’il ne faut pas tirer des constatations matérialistes susdites une leçon d’excessif pessimisme.

 

D’abord l’analyse de Schopenhauer sus citée, qui lie toujours le désir à la reproduction de l’espèce, à la « pulsion génésique », ne vaut pas évidemment pour l’amour homosexuel, et pas plus pour les êtres vieillissants, qui peuvent être très pleins de vie, mais se situent par nature hors de la sphère de la reproduction. Et aussi il faudrait bien séparer au sein de la sexualité la fonction reproductrice (finalisée) propre à tout ce qui vit, de la fonction érotique, définalisée, qui appartient en propre à l’être humain. Elle est même un art, si on définit par ce mot une activité essentiellement définalisée. De ce point de vue, on peut penser que l’événement le plus important du xxe siècle a été, non pas le fait d’avoir mis le pied sur la lune, mais tout simplement l’invention de la pilule anticonceptionnelle.

 

Ensuite la tendance pessimiste, souvent répandue, à lier systématiquement la sexualité à la mort, Éros à Thanatos, me semble fort problématique. Je pense en littérature à Georges Bataille, et au cinéma à Oshima, l’auteur de L’Empire des sens (littéralement : La Corrida de l’amour, 1976). Paradoxalement les excès sexuels décrits ici à foison et avec surenchère, dans une optique passablement morbide, relèvent au fond d’un grand puritanisme : à la base se trouve la méfiance vis-à-vis du corps, et une vraie peur de la sexualité...

 

***

 

Ce texte est extrait de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, pp.33-36.

 

Pour en feuilleter le début, cliquer ci-dessous sur : Lire un extrait. Pour l'acheter sur le site de l'éditeur, cliquer sur : Vers la librairie BoD  :

Savoir aimer
Théron, Michel
20,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Aimer au sens humain du mot n'est pas quelque chose de spontané. Cela s'apprend tout au long de la vie, et par une réflexion à quoi ce livre veut contribuer. Il ne défend aucune vision normative de l'amour. Il traite d'abord de l'amour-passion, qui se nourrit de désir et de rêves. Puis de l'amour-compassion, qui affronte le réel. Ensuite il met en lumière les dangers qui guettent l'un et l'autre : l'oubli d'autrui pour le premier, le sacrifice de soi pour le second. La (...)

On peut aussi acheter ce livre dans le commerce, ainsi que sur les sites de vente en ligne (ISBN :  978232224221).

 

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8 octobre 2020 4 08 /10 /octobre /2020 01:01

C’est un très beau mot, et le troisième de la devise de notre république. Le pape François vient de l’utiliser comme titre de sa dernière encyclique défendant tous les exclus de la terre, en reprenant une expression de saint François d’Assise : Tous frères (en italien Tutti fratelli). Tout empreint de spiritualité franciscaine, le contenu en est très généreux et inclusif.

 

Mais que n’a-t-il pensé à employer pour son titre l’écriture dite elle aussi inclusive, qui a l’ambition d’adjoindre toujours systématiquement le féminin au masculin ! En effet le titre de l’encyclique a été jugé avant même sa publication « sexiste » dans plusieurs pays, dont les États-Unis, le mot « frères » pour eux ne pouvant s’entendre qu’au masculin et donc excluant les femmes. (Source : lefigaro.fr, 21/09/2020)

 

Cette réaction procède d’une grande ignorance, « frères » pouvant avoir en italien comme en français, et aussi dans d’autres langues, une même connotation universelle selon le contexte. C’est alors un terme non genré, significatif d’un phénomène fréquent dans les langues qui n’ont pas de neutre. Il équivaut un peu, mutatis mutandis, aux termes dits épicènes, qui ont les deux genres : par exemple, en français, « enfant », « élève », « secrétaire », etc.

 

Ainsi, le célèbre « Tous les hommes sont frères » dans l'Ode à la Joie de Schiller, repris à la fin de la neuvième symphonie de Beethoven, dans un morceau chanté devenu l'hymne officiel de l'Union européenne, signifie simplement : « Tous les êtres humains s'aiment d'un amour égal ». Les termes « hommes » et « frères » ici ne sont pas genrés. Il en est de même pour le Fratelli d'Italia !, de l'hymne national italien.

 

Il y a un zèle malvenu à chercher partout un motif d’attaque et de polémique, et la vraie connaissance des choses n’est pas toujours inutile. Par exemple cette écriture inclusive dont je viens de parler, outre le fait qu’elle est impraticable sérieusement et très dangereuse pour l’apprentissage de la langue, exclut en fait au lieu d’inclure, puisqu’elle brise un ensemble en spécifiant et catégorisant. Si j’écris : « Les candidat(e)s ont été convoqué(e)s », j’opère une scission dans le groupe « les candidats », qui n’est pas masculin dans la langue mais affecté d'une valeur globale ou générique, et cette distinction crée finalement une différence entre les sexes pouvant mener à leur opposition. Cette dernière n’est, hélas !, que trop grande généralement : pourquoi vouloir l’amplifier ?

 

Heureusement que François n’a pas changé son beau titre ! Et en si bon chemin, pourquoi ne pas proposer d’ajouter à notre devise une quatrième notion, et à une « fraternité » dont on ne comprend plus le sens, adjoindre une « sororité » ?

 

Sororité (fraternité féminine) - D.R.

 

***

 

Retrouvez tous mes articles de Golias Hebdo, publiés en plusieurs volumes, sous le titre Des mots pour le dire, chez BoD. Sur le site de cet éditeur, on peut en lire un extrait, les acheter... Cliquer : ici.

 

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6 octobre 2020 2 06 /10 /octobre /2020 01:01

Peut-être le désir, dans cette façon de le vivre au moyen des projections, mène-t-il à la mythomanie, à ce que Jules de Gaultier appelait, à partir du roman de Flaubert, le bovarysme. C’est une sorte de folie aveuglante, qui occupait déjà l’esprit de Don Quichotte rêvant à Dulcinée : la voyant même dans le roman de Cervantès telle qu’elle est, une souillon, il refuse de la voir ainsi et dit à son valet Sancho qu’elle a été « enchantée ».

 

L’erreur est de se laisser influencer par la fréquentation de certaines œuvres, ou certaines lectures, qu’on projette dans la vie elle-même. Car s’il y a des œuvres formatrices et instituantes, il y en a d’autres aliénantes, ou bien qui le sont devenues.  Ce sont les romans de chevalerie auxquels croit le héros de Cervantès alors que le temps en est passé, les récits romanesques et kitsch pour Emma Bovary, dont les « filles » spirituelles sont en grand nombre : Jeanne dans Une Vie de Maupassant, Thérèse Desqueyroux chez Mauriac, etc. Toutes donnent l’impression d’être d’ailleurs, et de vouloir toujours être ailleurs. On pourrait aussi évoquer, dans la même lignée, le cas des Trois sœurs de Tchékhov, qui rêvent toujours d’aller à Moscou mais n’iront jamais. Il y a même une Madame Bovary adolescente, incarnée par Charlotte Gainsbourg dans le film de Claude Miller L’Effrontée (1985).

 

Ne jetons pas la pierre tout de même à ces êtres que la vie triviale et prosaïque n’a pas satisfaits. Fuir le réel dans ses rêves est assurément un obstacle au contact avec les autres, dont on ne voit pas ce qu’ils sont réellement. Mais cela étant, entre Madame Bovary déçue par ses deux amants et mourant de cette désillusion, et Monsieur Homais, parangon de bêtise satisfaite, triomphant à la fin du roman de Flaubert, je ne sais trop qui a le meilleur partage. Peut-être ce qui n’a pas de sens est-il supérieur à ce qui en a…

 

J’ai pris le parti dans ce livre de ne rien condamner radicalement, la réalité n’étant jamais en blanc ou noir. La folie est parfois vitale : Érasme en a fait d’ailleurs l’éloge. Laborit a écrit un paradoxal mais instructif Éloge de la fuite. Individuellement parlant, devant la prose désenchantante de l’existence, on peut vouloir se sauver, non au sens d’opérer son salut, mais au sens de s’enfuir. Un fou, au moins, ne développe pas de cancer...

 

 

***

 

Ce texte est extrait de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, p.29-30.

 

Pour en feuilleter le début, cliquer ci-dessous sur : Lire un extrait. Pour l'acheter sur le site de l'éditeur, cliquer sur : Vers la librairie BoD  :

Savoir aimer
Théron, Michel
20,00Livre papier
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Aimer au sens humain du mot n'est pas quelque chose de spontané. Cela s'apprend tout au long de la vie, et par une réflexion à quoi ce livre veut contribuer. Il ne défend aucune vision normative de l'amour. Il traite d'abord de l'amour-passion, qui se nourrit de désir et de rêves. Puis de l'amour-compassion, qui affronte le réel. Ensuite il met en lumière les dangers qui guettent l'un et l'autre : l'oubli d'autrui pour le premier, le sacrifice de soi pour le second. La (...)

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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