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6 août 2020 4 06 /08 /août /2020 01:01

On nous répète constamment qu’il faut avant tout dans la vie avoir souci des autres. Cela commence dès l’enfance, et on a sans doute raison, car l’enfant est totalement égocentré par nature. Il faut donc lui apprendre qu’il n’y a pas que lui qui compte, qu’il doit penser aussi à ses camarades, etc. Rien de plus banal, et aussi de plus normal.

 

Mais ensuite une certaine éducation morale sacrificielle, à base sûrement religieuse chez nous, prétend faire passer le souci des autres avant le sien propre : il faut donc, dit-on, se détourner de soi, et se dévouer aux autres, et pour cela comme on dit familièrement « prendre sur soi ». Une expression même comme « s’écouter » est pour beaucoup péjorative. (...)

 

Aussi combien d’entre nous ont été éduqués dans l’idée qu’il faut dans la vie se dévouer inconditionnellement aux autres, que là est le but essentiel de toute vie ! Pensez par exemple au monde du soin. Combien d’infirmières ont été formées et ensuite considérées à l’image des bonnes sœurs ! Mais que gagne-t-on et plutôt que perd-on à faire d’un soignant un soi niant ?

 

Il est instructif de voir comment encore nos dictionnaires définissent l’égoïsme. Par exemple le Grand Robert : « Attachement excessif à soi-même qui fait que l’on subordonne l’intérêt d’autrui à son propre intérêt. » « Excessif », « subordination d’inté­rêt » : voilà qui est sans appel et vaut condamnation. Et ce dictionnaire renvoie comme corrélats synonymiques à « égoïsme » : « égocentrisme », « intérêt personnel », « narcissisme », tous mots évidemment connotés négativement.

 

Un dictionnaire est le reflet de l’état le plus répandu de la langue à son époque, connotations comprises. Je ne dis pas bien sûr que le Grand Robert, dictionnaire laïque, a subi ici l’influence d’un héritage religieux de deux millénaires. Simplement l’état des esprits et des locuteurs montre qu’il y a là un mélange culturel très fort, très prégnant chez nous, pour condamner radicalement l’égoïsme.

 

Et pourtant on a tort d’assimiler, comme le fait le Grand Robert, égoïsme et égocentrisme. Ce sont deux choses très différentes. L’égoïsme est simplement le fait de penser à soi, le souci de soi, et l’égocentrisme, le fait de ne penser qu’à soi, de tout ramener à soi. Si le second est assurément un défaut, ce n’est pas le cas du premier. Il faut bien souvent avoir dans la vie assez d’égoïsme pour résister à l’égocentrisme des autres. C’est une simple question de protection élémentaire, et parfois même de survie, comme le jet d’encre de la seiche.

 

De la même façon, pour reprendre le mot d’« intérêt » de notre dictionnaire, il faudrait bien distinguer les actes qui sont faits avec intérêt, de ceux qui sont faits par intérêt. Les seconds sont évidemment condamnables. Mais pas les premiers. Qu’on soit heureux soi-même quand on fait naturellement le bien, qu’on y trouve une possibilité d’épa­nouissement personnel, de dilatation, quel mal y a-t-il ? Sauf à vouloir valoriser, dans nos relations avec les autres, l’effort seul et la peine, c’est-à-dire la contraction et le rétrécissement de l’être...

 

Et même, par une sorte de retour inopiné, le « par intérêt », chassé par la porte, pourrait revenir par la fenêtre, eu égard à la récompense qu’on espère alors de cette abdication du moi. « Aimez vos ennemis. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel mérite avez-vous ? » (Matthieu 5/46 ; Luc 6/32) Cette phrase évangélique est redoutable et abyssale, car on pourrait voir dans ce « mérite » qui est aussi une « récompense » (en grec misthos) une revanche très intéressée des moins bien lotis en matière de qualités morales sur les mieux lotis, revanche à base de ressentiment, comme Nietzsche le propose dans sa Généalogie de la morale : tu fais effort pour bien agir (ce que n’importe qui peut faire), et ainsi tu as plus de mérite, et donc plus de valeur, que celui qui ne le fait pas, et à qui bien agir est naturel. Aussi tu en seras récompensé, et pas lui !

 

« Supprimer en soi l’idée de mérite, dit Gide dans ses Nourritures terrestres, il y a là une grande pierre d’achoppement pour l’esprit. » Et encore, dans le même livre : « Je n’aime point ceux qui se font un mérite d’avoir péniblement œuvré. Car si c’était pénible, ils n’avaient qu’à faire autre chose. » ...

 

 

***

 

Ce texte est extrait du chapitre "Le Souci de soi" de mon livre Sur les chemins de la sagesse - Des clés pour mieux vivre, nouvelle édition augmentée 2019 (pp.67-71). Pour plus de renseignements sur et autour de cet ouvrage, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

 

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2 août 2020 7 02 /08 /août /2020 01:01

 

Solitude et autarcie

 

« Le bonheur, dit Épictète, appartient à ceux qui se suffisent à eux-mêmes. » Le terme grec qu’il emploie est autarkos, qui a donné : autarcie. Je sais bien que cette attitude peut surprendre. On nous a tellement dit qu’il faut dans la vie se dévouer aux autres, et que la rencontre de l’autre doit nous permettre de nous décentrer de nous-mêmes ! Je pense que c’est exactement le contraire. Seul un être qui s’est réuni à lui-même en solitude, qui s’est centré, peut ensuite s’ouvrir aux autres et communiquer avec eux de façon harmonieuse, avec écoute vraie et sans projections ou attentes d’aucune sorte.

 

L’autarcie n’est pas un narcissisme complaisant, elle est un travail sur soi. Elle n’isole pas, elle est un préalable ou une propédeutique à la vraie rencontre d’autrui. Il est bien vrai que l’homme est un être social, et que la relation avec autrui est fondamentale dans la vie. Mais c’est précisément l’autarcie qui permet une bonne socialisation.

 

Voyez par exemple combien les promeneurs solitaires sont capables, lorsqu’ils rencontrent quelqu’un, de s’arrêter et prendre le temps d’engager une conversation, en écoutant l’autre, en faisant attention à lui. Tous les randonneurs vous le diront. Il y a d’ailleurs là comme un paradoxe. Moins on rencontre de personnes quand on se promène, plus on salue celles que l’on croise, et plus volontiers on leur adresse la parole. La solitude ainsi favorise mieux la socialisation, le contact vrai avec les autres. – Et à l’inverse, dans la cohue des villes, les êtres agités et courant frénétiquement à des occupations qui les aliènent frôlent les autres sans se rendre compte même qu’ils existent. Ce sont eux qui véritablement sont isolés, sans doute pour ne pas préalablement s’être fait face à eux-mêmes, en solitude.

 

Il faut en effet bien faire une différence fondamentale entre solitude et isolement. Si la première est nécessaire et féconde, le second est catastrophique. Il faut lutter évidemment contre lui, en se socialisant le plus possible. Mais pas à n’importe quel prix. Et surtout pas en refusant de faire l’expérience de sa propre solitude.

 

 

***

 

Ce texte est extrait de mon livre Sur les chemins de la sagesse - Des clés pour mieux vivre, nouvelle édition augmentée 2019 (pp.65-66). Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

 

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29 juillet 2020 3 29 /07 /juillet /2020 01:01

 

Du coup de foudre

 

... De la même façon, ce qu’on appelle le coup de foudre existe bel et bien, mais autant il est fréquent pour chaque individu pris isolément, autant il est très rare qu’il soit partagé. C’est le fait, comme on dit souvent, de reconnaître quelqu’un qu’on ne connaît pas. En réalité, on projette sur n’importe qui un désir d’aimer qui est en soi-même. On aime l’amour, avant d’aimer quelqu’un. C’est une soif, et le propre de la soif, on l’a vu, est de ne pas être difficile sur ce qui est susceptible de l’étancher. Il y a une attente, une pulsion physique, sur laquelle se greffe tout un monde de rêves et de fantasmes, bref une érotisation générale du climat qui précède la rencontre, dont on dit faussement ensuite qu’elle a été la cause du phénomène, alors qu’elle n’a été que le prétexte ou l’occasion pour la soif d’aimer de se manifester.

 

Cette érotisation préalable est décrite par Boris Vian au début de L’Écume des jours, lorsque Colin fait sa toilette et pense à l’amour avant de descendre dans la rue, où évidemment tous les chemins mèneront à Chloé. Mais l’autre, même provoquant la sidération, n’existe pas vraiment : on n’aime jamais personne, quand on aime.

 

C’est d’ailleurs la logique du désir en général. Comme dit très justement Spinoza dans L’Éthique : « Ce n’est pas parce qu’une chose est bonne que nous la désirons, mais c’est parce que nous la désirons que nous disons qu’elle est bonne ». Par exemple un homme n’aime pas une femme parce qu’elle est mystérieuse ; il la décrète mystérieuse pour justifier le rêve qu’il se fait d’elle.

 

En fait, si le coup de foudre est bien réel dans nos vies, sa survenue est forcément unilatérale. Il y a très peu de chances, statistiquement parlant même, pour que deux êtres se trouvent face à face dans le même lieu et au même moment avec la même soif d’aimer et la même attente. Il serait amusant de pouvoir calculer cette probabilité ! Et ce n’est pas pour rien que l’histoire de Tristan et Yseut, exemple du coup de foudre partagé, a besoin d’un philtre d’amour pour exister.

 

Leibnitz, le théoricien précisément de cette harmonie préétablie dont on rêve, dit aussi que les êtres sont comme des monades, sans portes et fenêtres, irrémédiablement séparés les uns des autres. Nous côtoyons les autres constamment, mais nous sommes séparés d’eux avec autant de distance que les étoiles le sont les unes des autres dans le ciel. Et s’élancer vers les autres est le meilleur moyen d’en être repoussé ...

 

 

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Ce texte est extrait de mon livre Sur les chemins de la sagesse - Des clés pour mieux vivre, nouvelle édition augmentée 2019 (pp.59-61). Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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