Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
3 janvier 2011 1 03 /01 /janvier /2011 21:56

¨(Extraits de mes ouvrages)

Voici le début du chapitre 7, « Désymbolisation et unidimensionnalité » de mon ouvrage Comprendre la culture générale, suivi du texte de Nietzsche sur le « dernier homme », dont je suis parti. C'est un portrait sans concession me semble-t-il de ce que nous sommes devenus aujourd'hui.

 


Désymbolisation et unidimensionnalité

Malheur à ceux qui font du monde un désert !
(Nietzsche)

Le « dernier homme »

Il n’y a, évidemment, « combat de l’âme », ou « psychomachie », que si l’« âme » existe, est reconnue, sentie. Mais aujourd’hui, le monde se « refroidit », se désenchante, et, comme dit Nietzsche, « le désert croît ». La désaffection est de plus en plus grande vis-à-vis des représentations symboliques qui ont jusqu’ici structuré les sociétés, et de la rhétorique qui les sous-tendait. La « désymbolisation » gagne quotidiennement du terrain. L’homme moderne est rapetissé, heureux, satisfait – et inculte. On peut essayer de tracer, après Nietzsche, le portrait de ce « dernier homme », dont la race est aussi indestructible que celle du puceron, et qui sautille sur la terre en rapetissant et amenuisant tout. La cinquième partie du « Prologue » de Ainsi parlait Zarathoustra, dresse le portrait de l’homme dont l’âme est morte, le portrait de l’« l’homme moderne » : Za­rathoustra trace ce portrait à la foule qu’il apostrophe, pour que, se voyant comme dans un miroir, elle en soit dégoûtée, et elle « réagisse» enfin en désirant autre chose. Mais, à la fin du discours, la foule applaudit et fait un contresens sur l’intention de Zarathoustra : elle veut elle-même le dernier homme, qui flatte tous ses plus bas instincts, et elle tient Zarathoustra quitte du surhomme. La foule applaudit au spectacle de sa propre dégradation. Il convient de décrire cette perte de l’âme, indice d’une culture en décomposition. (p.155)

   


Le dernier homme

 

… Ils ont quelque chose dont ils sont fiers. Comment nomment-ils donc ce qui les rend fiers ? Ils le nomment civilisation, c’est ce qui les distingue des chevriers.

C’est pourquoi. Ils n’aiment pas, à propos d’eux, entendre le mot de « mépris ». Je vais donc parler à leur fierté.

Je vais leur parler de ce qu’il y a de plus méprisable : à savoir le dernier homme.

 

Et Zarathoustra parla ainsi au peuple :

 

« Il est temps que l’homme se propose un but. Il est temps que homme plante le germe de son espérance la plus haute.

Son sol maintenant est encore assez riche. Mais cette terre un jour sera pauvre et stérile, et aucun grand, arbre ne pourra plus y croître.

Hélas ! Le temps approche où l’homme ne lancera plus par-delà l’homme la flèche de son désir, où la corde de son arc ne saura plus vibrer !

Je vous le dis : il faut encore porter en soi le chaos, pour être capable d’enfanter une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos.

Hélas ! Le temps est proche où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Hélas ! Le temps est proche du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même.

Voici ! Je vous montre le dernier homme.

« Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu’est cela ? » – Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil.

La terre sera devenue plus exiguë et sur elle sautillera le dernier homme, qui amenuise tout. Sa race est indestructible comme celle du puceron ; le dernier homme vit le plus longtemps.

« Nous avons inventé le bonheur », disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil.

Ils ont abandonné les contrées où la vie était dure : car on a besoin de chaleur. On aime encore son voisin et on se frotte à lui : car on a besoin de chaleur.

Tomber malade et être méfiant passe chez eux pour un péché : on s’avance avec précaution. Bien fou qui trébuche encore sur les pierres ou sur les hommes.

Un peu de poison de-ci, de-là : cela procure des rêves agréables. Et beaucoup de poison en dernier lieu, pour mourir agréablement.

On travaille encore, car le travail est une distraction. Mais on a soin que la distraction ne fatigue pas.

On ne devient plus ni pauvre ni riche : c’est trop pénible. Qui voudrait encore gouverner ? Qui voudrait encore obéir ? C’est trop pénible.

Point de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la même chose, tous sont égaux : quiconque est d’un autre sentiment va de son plein gré dans la maison des fous.

« Autrefois tout le monde était fou », disent les plus fins, et ils clignent de l’œil.

On est prudent et l’où sait tout ce qui est arrivé ; de sorte que l’on n’en finit pas de se moquer. On se dispute encore, mais on se réconcilie bientôt – de peur de se gâter l’estomac.

On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais on révère la santé.

« Nous avons inventé le bonheur », disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil. »

 

Ici prit fin le premier discours de Zarathoustra, celui qu’on appelle aussi « le prologue » ; car à ce moment l’interrompirent les cris et la joie de la foule. « Donne-nous ce dernier homme, ô Zarathoustra, s’écrièrent-ils, fais-nous semblables à ces derniers hommes ! Nous te tiendrons quitte du Surhomme! » Et tout le peuple jubilait et claquait de la langue. Mais Zarathoustra s’attrista et dit à son cœur :

« Ils ne me comprennent pas : je ne suis pas la bouche faite pour ces oreilles.

Trop longtemps sans doute j’ai vécu dans les montagnes, j’ai trop écouté les ruisseaux et les arbres : voici que, je leur parle comme à des chevriers.

Sereine est mon âme et claire comme la montagne au matin. Mais ils me croient de sang-froid et me prennent pour un farceur aux plaisanteries sinistres.

Voici qu’ils me regardent et qu’ils rient : et tandis qu’ils rient, ils me haïssent encore. Il y a de la glace dans leur rire. »



 Nietzsche, « Le discours de Zarathoustra », dans : Ainsi parlait Zarathoustra


 

→ On peut aussi écouter là-dessus mes émissions de radio sur Comprendre la culture générale : Désymbolisation et unidimensionnalité. Pour l'émission n° 1, cliquer : ici. Pour la 2 : ici. Pour la 3 : ici. Pour la 4 : ici. Pour la 5 : ici. Pour la 6 : ici.

→ Pour voir mon ouvrage (deux versions) :

Partager cet article
Repost0
11 décembre 2010 6 11 /12 /décembre /2010 22:52

¨(Extraits de mes ouvrages)

Comme un échange s'est esquissé à propos de mon émission de radio Eucharistie, ainsi que de mon article L'eucharistie comme figure, je reproduis ici, en complément, l'article Tropistes de mon Petit lexique des hérésies chrétiennes, paru chez Albin Michel en 2005. Cet article, on le verra à la fin, est aussi une profession de foi de ma part.

 


Tropistes

 

Ou Tropiques. Nom donné à ceux qui interprètent symboliquement les passages de l’Écriture sainte. Par exemple ce nom s’est appliqué aux Sacramentaires*, pour qui l’eucharistie n’implique pas de présence réelle et effective de Jésus­-Christ sur l’autel, mais n’est qu’un simple signe commémoratif. Ou aux Macédoniens*, parce qu’ils interprétaient dans un sens figuré, ou par des tropes (en grec : tours, ou figures détournées du sens propre) les passages du Nouveau Testament où il est question du Saint-Esprit. Contre la tendance à l’allégorisation, qui favorisait l’intériorisation individuelle de la foi, et donc l’émancipation du croyant face à la pression du groupe, l’Institution a voulu défendre la littéralité matérielle, ou factuelle, des dogmes : obligation était faite de les prendre à la lettre, et interdiction de les prendre symboliquement.

En quoi l’Église chrétienne oubliait bien vite que toute sa foi et tout son message n’étaient qu’une relecture symbolique, par tours figurés ou tropes, de la Bible juive, devenue pour elle l’Ancien Testament. Sans exagérer, on peut prétendre que tout le christianisme n’est qu’une utilisation, et très souvent une sollicitation, par voie systématique de symbole, de données antérieures signifiant pour ceux qui les pratiquaient, et qui encore d’ailleurs les pratiquent (les juifs), tout autre chose de ce qu’alors on y trouva. On pourrait dire que les chrétiens dans leur ensemble sont les hérétiques tropistes des juifs. J’ai parlé ailleurs de captation d’héritage (v. : Marcionites*, Melchisédéciens*).

Un énorme livre ne suffirait pas à contenir tous les exemples de cette lecture figurative et détournée (par voie de tropes). Deux exemples seulement, tirés de l’épître aux Hébreux : Isaac sur le bûcher symbolise Jésus-Christ mort et ressuscité (11/19), et le repos de la terre promise préfigure le repos dans lequel les chrétiens sont invités à entrer (4/9 sq). Mais de façon générale tout le Nouveau Testament n’est qu’une relecture symbolisante de l’Ancien.

Il faudrait donc dire que tout s’arrête là, qu’après ce monument d’exégèse allégorique qu’est le Nouveau Testament, plus aucune lecture allégorisante (donc inventive) n’est possible. Désormais nous serions condamnés à un éternel ressassement, un éternel rabâchage. Mais pourquoi faudrait-il s’arrêter ? Pourquoi le symbole n’irait-il pas toujours chercher le symbole ?

La tradition tropiste ou d’exégèse allégorique du texte sacré est pourtant très ancienne : déjà présente chez Philon d’Alexandrie, elle s’épanouit chez Origène (v. : Origénistes*). – Mais ce dernier, en église, n’est pas toujours en odeur de sainteté…

Il faut maintenant sortir de cette impasse. Défendre résolument tous les Tropistes, passés et à venir. Car c’est le symbole qui fait vivre, et le réel définitivement fixé qui fait mourir. Dire qu’une chose est symbolique, n’est pas dire qu’elle n’existe pas, il s’en faut de beaucoup. Notre mentalité occidentale, réaliste, nous trompe ici. On pourrait appeler symbolo-fidéiste (voir : Symbolo-fidéistes*) cette attitude qui fait toujours crédit au symbole, et qui sous-tend aussi l’ensemble de ce livre. (pp.372-374)


 

→ On remarquera ici que le littéralisme ou le réalisme, bien loin d'être antérieurs au symbolisme, au tropisme ou au figurisme, lui sont postérieurs. Ils viennent d'une crispation identitaire, dans un but de démarcation polémique, et succèdent à l'ouverture des premiers temps, où la voie symbolique était souvent pratiquée. C'est la même chose dans les arts plastiques : le dessin des enfants par exemple est d'abord totalement symbolique, avant de devenir ensuite, sous l'effet normatif de l'école, réaliste ou naturaliste.

Je l'ai déjà dit à propos du réalisme eucharistique, qui n'est apparu chez nous que tardivement, à partir du concile de Trente, comme démarcation polémique anti-protestante, alors que sur cette question pendant un millénaire les esprits étaient restés beaucoup plus prudents et ouverts au symbole (le quemdam modum augustinien).

 

Couverture de Petit lexique des hérésies chrétiennes

Partager cet article
Repost0
10 décembre 2010 5 10 /12 /décembre /2010 19:36

¨(Extraits de mes ouvrages)

Voici au format PDF une recension de mon ouvrage Une voix nommée Jésus : l'Évangile selon Thomas, parue dans Alternative santé :

 

Cliquer ici

 

Couverture recto, résolution Internet jpg

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog de michel.theron.over-blog.fr
  • : "Mélange c'est l'esprit" : cette phrase de Paul Valéry résume l'orientation interdisciplinaire de mon blog. Dans l'esprit tout est mêlé, et donc tous les sujets sont liés les uns aux autres. - Si cependant on veut "filtrer" les articles pour ne lire que ce qui intéresse, aller à "Catégories" dans cette même colonne et choisir celle qu'on veut. On peut aussi taper ce qu'on recherche dans le champ "Recherche" dans cette même colonne, ou encore dans le champ : "Rechercher", en haut du blog - Les liens dans les articles sur le blog sont indiqués en couleur marron. Dans les PDF joints, ils sont en bleu souligné. >>>>> >>>>> Remarque importante (avril 2021) : Vous pouvez trouver maintenant tout ce qui concerne la Littérature, la Poésie et l'Art dans mon second blog, "Le blog artistique de Michel Théron", Adresse : michel-theron.eu/
  • Contact

Profil

  • www.michel-theron.fr
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

Recherche

Mes Ouvrages