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22 septembre 2024 7 22 /09 /septembre /2024 01:00

Un ancien article (2014)

 

E

lle sauve l’âme, c’est le seul recours quand tout semble perdu. Souvenons-nous de ce que disait Montesquieu : « Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé. »

 

Elle seule peut nous montrer qu’existe autre chose que ce que nous connaissons, fussions-nous au fond du malheur. Capitale aussi est la possibilité d’écrire ce que l’on sent, car elle permet de s’en délivrer par la verbalisation clarifiée, la prise de conscience consécutive à l’objectivation ainsi permise, et aussi parfois par le simple pouvoir cathartique de la mise en mots.

 

Aussi le pire crime est, me semble-t-il, d’inter­dire la possibilité de ces deux remèdes à quelqu’un, quel qu’il soit.

 

C’est pourtant ce que vient de faire le ministère de la justice britannique, qui a décidé d’inter­dire l’envoi de livres, de magazines, de papier et de timbres aux détenus. Chris Grayling, le secrétaire d’État, a cru bon d’expliquer qu’il s’agissait de soumettre les prisonniers à des « conditions plus spartiates », afin d’accélérer leur « réhabilitation » (Source : Marianne, 6/06/2014)

 

On reste rêveur devant une telle mesure. Prétendre « réhabiliter » des prisonniers par une telle interdiction est une ineptie. C’est bien plutôt le contraire qui se produira : coupés de la lecture et de l’écriture, comment pourront-ils se reconstruire ? Se mettre à distance des « démons » qui peuvent encore les habiter, sans le secours de la médiation des mots ? Ne resteront que les instincts bruts, et les fameuses « conditions plus spartiates » les enfermeront dans l’animalité, car elles procèdent elles-mêmes de la plus grande barbarie. [v. Cruauté]

 

N’oublions pas, en effet, que s’il y a une barbarie brute, il y a aussi une barbarie thérapeutique et médicale, comme on le voit à la fin d’Orange mécanique, le roman de Burgess et le film de Kubrick : le traitement de déconditionnement subi par Alex n’a rien à envier en sauvagerie à celle de ses actions passées.

 

La justice a pouvoir sur les corps, mais jusqu’ici, heureusement, elle pouvait respecter les âmes : on pouvait être libre derrière les barreaux, en lisant ou en écrivant. Mais ici le cas change. On pourrait lui adapter une phrase de l’évangile, en changeant son contexte : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne. » (Matthieu 10/28)

 

Article paru dans Golias Hebdo, 3 juillet 2014

 

D.R.

 

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20 septembre 2024 5 20 /09 /septembre /2024 01:02

Un ancien article paru dans Golias Hebdo en 2012, et figurant maintenant dans ma Petite philosophie de l'Insolite (éd. BoD, 2021) :

O

n sait que la porter est actuellement revendiqué par les femmes, qui veulent être libres d’afficher leur féminité. C’est l’inverse des années 1970, où elles voulaient porter le pantalon, à l’image des hommes. Les temps changent…

 

Mais quoi qu’il en soit, cette nouvelle revendication me paraît fort légitime dans le contexte actuel.

 

Or je viens d’apprendre un fait qui m’a indigné. Comme tous les ans, le 8 mars est consacré à la Journée internationale des droits des femmes. Pour la fêter, une vingtaine de collégiennes d’un établissement de l’Ain ont décidé de venir à l’école en jupe. Mais la direction du collège a demandé à ces adolescentes, âgées de 13 à 15 ans, de s’habiller autrement.

 

Voici ce qu’a dit, selon Le Progrès, le principal-adjoint du collège : « Je suis intervenu auprès de ces jeunes filles pour leur expliquer que la démarche était louable, mais qu’il était hors de question que d’autres élèves leur manquent de respect. Malheureusement, plusieurs insultes ont fusé. Il n’a jamais été question de sanction ou d’interdiction, mais il m’a semblé préférable, dans une optique de protection, de leur demander de changer de tenue… »

 

 

Ce discours est un modèle d’hypocrisie et de lâcheté. Au lieu de sanctionner comme il se doit les élèves insulteurs, on prend acte de leur comportement comme s’il était inévitable, et on transforme leurs victimes en coupables. Si elles portent la jupe, c’est qu’elles veulent aguicher les garçons, qui les voient, selon leur mot, comme des « putes ». Les rôles sont donc inadmissiblement inversés.

 

Par exemple, si on considère ici le cas de l’honneur, il ne tient qu’à ce qu’on fait soi-même, et non pas à ce qu’on nous fait : une femme violée, par exemple, n’est pas déshonorée, malgré ce que disent certains. C’est son agresseur, coupable d’un crime, qui l’est.

 

Ce principal-adjoint s’est fait le complice des insultants. Par lâcheté, par souci d’éviter les vagues dans son établissement. Or souvenons-nous de ce que disait Péguy dans Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc : « Complice, c’est pire qu’auteur, infiniment pire… Celui qui laisse faire est même bien plus coupable que celui qui fait. Car celui qui fait, il a au moins le courage de faire. Mais pour celui qui laisse faire, il y a la lâcheté en plus. »

 

Il y a maintenant partout une lâcheté infinie, et le silence des pantoufles est plus effrayant que le bruit des bottes.

 

[v. Démission]

 

Article paru dans Golias Hebdo, 22 mars 2012

 

D.R.

 

Pour voir la fictionnalisation de cet article :

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18 septembre 2024 3 18 /09 /septembre /2024 01:00

Un ancien article, mais toujours actuel il me semble :

 

À la différence de beaucoup sans doute, j’aime bien parcourir les publicités qui remplissent notre boîte aux lettres. Elles me disent souvent l’état des mœurs et des aspirations actuelles, et sont pour moi comme le check up de la modernité.

 

Je viens donc d’en lire une, émanant d’une grande enseigne, qui fait l’éloge du nouveau Blac­kberry – ne me demandez pas, cher lecteur, ce que signifie ce mot barbare pour moi (j’imagine tout de même qu’il s’agit d’une sorte de téléphone mobile…). Mais ce qui m’intéresse ici, c’est l’en-tête de cette réclame : « À quoi ça sert d’être jeune si on a le même mobile que sa mémé ? ».

 

Outre le fait qu’il est peu charitable d’opposer ainsi les générations, c’est une bien singulière vision de la jeunesse qui nous est donnée là. L’on n’est jeune que si l’on se procure le dernier gadget à la mode. Mieux, c’est cette possession qui est le critérium de la jeunesse.

 

On nous a dit depuis toujours que celle-ci était l’âge des grands espoirs et des grands idéaux. Ici ils se ramènent à l’acquisition matérielle de ces Choses, dont Georges Perec, dans le roman éponyme et prophétique (1965), nous a bien montré qu’elles sont le tombeau des vrais sentiments : à cause d’elles, la vie se réifie, c’est-à-dire se dégrade dans le factice et l’inauthentique. On croit que l’on possède, et l’on est possédé.

 

Si un « jeune » ainsi défini se laisse prendre au chant de ces sirènes publicitaires, il fera la course au nouveau à tout prix, et sa vie ne sera qu’un étourdissement perpétuel dans la fièvre acheteuse, l’oniomanie. À ce moment-là la proposition précédente est réver­sible : tant qu’on gardera cette néophilie comme idéal, on restera jeune. Cela y suffira.

 

Quelle dérision dans tout cela ! Elle est double. D’abord le jeunisme n’a pas toujours existé en tant qu’outil de marketing. Autrefois pour vanter un produit on en célébrait au contraire l’ancien­neté, qui garantissait que l’objet avait fait ses preuves, ce qui à y bien réfléchir n’était pas sot : Napoléon disait que le mensonge n’était pas une bonne arme, car elle ne peut servir deux fois. Mais aujourd’hui tout doit être nouveau, c’est-à-dire éphémère et jetable – à l’image du buzz sur Internet. Voyez là-dessus Le Choc du futur, d’Alvin Toffler (livre prophétique, publié en 1970).

 

En second lieu, que dira le « jeune » s’il se voit lui-même identifié uniquement par l’objet qu’il achète : n’ayant plus de consistance et de durée intérieures, ne sera-t-il pas lui aussi tout autant éphémère et jetable ?

 

Article paru dans Golias Hebdo, 16 septembre 2010

 

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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