29 juillet 2015
3
29
/07
/juillet
/2015
01:01
C’est l’été, le temps des voyages. Pourtant, selon le mot de Colette, ils sont faits pour ceux qui manquent d’imagination. C’est à quoi j’ai pensé en voyant le beau film de Bruno Podalydès, Comme un avion. Le héros connaît l’habituelle crise de la mi-vie, aujourd’hui entre 40 et 50 ans, où l’on perd le goût des choses, où on s’éloigne de tout ce à quoi on a cru jusque là. C’est le « Démon qui ravage à midi » des Psaumes (91/6). Alors, se souvenant de ses rêves de prime jeunesse, où il se passionnait pour l’aviation, il décide de s’offrir solitairement une randonnée en kayak : ce sera son avion à lui. On notera la sagesse de cette décision : elle a pour mérite la modestie de l’entreprise, qu’on peut réaliser à peu de frais, et la prudence aussi, car mieux vaut glisser lentement sur l’eau, que chuter de tout son haut en partant avec une jeunesse, selon le scénario populaire du « Démon de midi ».
Notre intrépide voyageur ne va pas très loin. Il s’intéresse aux menus objets et spectacles qui s’offrent à lui, et qu’il voit sous un jour nouveau, à tous ces riens qui font le tout de la vie. Peu importe que, parti de l’intérieur des terres sur ces voies d’eau paisibles, il n’atteigne jamais, comme il le voulait, la mer. Il se sera réconcilié avec la vie simple, avec tous ces plaisirs naturels et à portée de chacun que déjà Épicure préconisait de goûter. Éloge est fait à mains endroits de la paresse, et j’ai alors pensé au film d’Yves Robert, Alexandre le bienheureux. Finalement ce road movie ou cet itinéraire initiatique d’une nature particulière réconcilie le héros avec la vie élémentaire, à laquelle il s’ouvre par tous ses sens. Le film refait à sa manière cette Apologie des sens, à laquelle John Cowper Powys a consacré un admirable livre.
Au fond, l’essentiel du voyage est la rêverie dans la lenteur, le déploiement de l’imaginaire. C’est l’antidote à tous nos découragements et dépressions. On en sort pacifié. Réponse est faite, et de belle manière, à l’injonction évangélique : « Le sel est une bonne chose ; mais si le sel perd sa saveur, avec quoi l’assaisonnerez-vous ? Ayez du sel en vous-mêmes, et soyez en paix les uns avec les autres. » (Marc 9/50)
Published by www.michel-theron.fr
-
dans
Chroniques de Golias Hebdo (Actualité)
10 juillet 2015
5
10
/07
/juillet
/2015
01:01
J’ai revu l’émission rediffusée sur Arte il y a quelques jours, et consacrée au saint Suaire de Turin. Les avis des experts diffèrent beaucoup quant à l’authenticité de l’objet. Certains, comme argument essentiel en sa faveur, ont vu sur le suaire des lettres hébraïques remontant à l’époque de Jésus. À quoi d’autres experts ont répondu en ayant recours au phénomène d’illusion d’optique appelée pareidolie.
Ce mot nouveau désigne quelque chose de connu depuis toujours. Il indique que le cerveau transforme les informations fournies par la rétine en objets déjà connus. En fait, les gens regardent mais ne voient pas. Voir est toujours se souvenir, et on ne voit que ce qu’on s’attend à voir. Ce phénomène, essentiel pour comprendre la psychologie de la perception, est inévitable, et même nécessaire, car si cette propriété disparaît, par atteinte du lobe temporal, l’homme est affecté d’agnosie, pathologie de la reconnaissance des objets. Et aussi pour l’être normal il ne peut y avoir d’art abstrait, car il perçoit toujours figurativement : une forme nouvelle le fait inévitablement penser à une ancienne, et ce qui ne ressemble à rien n’existe pas.
Pour notre suaire, les tenants de la cryptographie ont projeté sur lui ce qu’ils voulaient y voir. Des taches et maculations ont été anticipées et transformées par eux en signes pleins de sens, et ainsi ils ont été mis sur la voie du surnaturel, celle d’une trace attestant une réalité effective. C’est humain. Comme dit La Fontaine : « L’homme tourne en réalités / Autant qu’il veut ses propres songes / Il est de glace aux vérités / Il est de feu pour les mensonges. »
La conclusion de l’émission a été à mon avis la plus intéressante : ce n’est qu’à partir du milieu du treizième siècle que les représentations artistiques ont choisi de figurer la passion et les souffrances du Christ, et ce de façon de plus en plus réaliste. Si l’on le situe dans ce contexte, notre suaire serait une image destinée à alimenter une nouvelle dévotion, toute empreinte de dolorisme et de pathétisation. C’est là, à mon avis, la seule explication plausible et naturelle à l’existence de cet objet : il a servi de support à la méditation et au culte.
***
Nota : Un recueil de toutes les chroniques précédentes, que j'ai données à Golias Hebdo de fin décembre 2008 à début mars 2014, est disponible en version enrichie, avec regroupement thématique des notions, et assorti de nombreux liens internes et externes facilitant son exploitation, sous forme de livre électronique multimédia :

Cliquer sur l'image
Published by www.michel-theron.fr
-
dans
Chroniques de Golias Hebdo (Actualité)
4 juillet 2015
6
04
/07
/juillet
/2015
01:01
On accueille très favorablement, en général, la dernière encyclique du pape François consacrée à la nécessaire préservation de la planète. Qui ne serait d’accord avec ses analyses ? Le pape retrouve l’intention d’un François d’Assise, partisan d’une vie pauvre, dans la ligne de l’Évangile. Il est certain que le passage sur les lys des champs et les oiseaux du ciel (Matthieu 6/25-32) prône une dépossession et un lâcher-prise, qui rencontrent les préoccupations actuelles de l’écologie, dans son appel à une décroissance, pour ne pas dégrader la biosphère.
Je ferai cependant quelques remarques. D’abord le passage précité est en contradiction flagrante avec l’injonction que l’on trouve au début de la Genèse, selon laquelle il faut « soumettre la terre » (1/28). C’est la preuve que cette même Bible où s’abreuvent les chrétiens peut autoriser les attitudes les plus contraires.
Ensuite l’Église a bien canonisé le petit pauvre d’Assise, mais a longtemps accompagné le choix occidental pour le capitalisme, celui du père même de François qui était marchand de drap. En sorte qu’on a pu voir cette canonisation comme un désamorçage du message. Comme il y a des promotions-canapé, il y a des promotions-placard, et on a bien souvent appliqué le principe : Promoveatur ut amoveatur (Qu’il soit promu pourvu qu’on s’en débarrasse !). Ou encore le mot de Caracalla consentant à l’apothéose de son frère Geta, qu’il avait pourtant poignardé de sa main : Sit divus dum non sit vivus (Qu’on le divinise pourvu qu’il ne soit plus vivant !).
Cependant, pour réhabiliter le franciscanisme, on dira que mieux vaut tard que jamais. Reste alors une objection essentielle à la position papale. La planète ayant des ressources limitées, comme l’ont bien vu autrefois Malthus et il y a peu René Dumont, une régulation des naissances est nécessaire. Que dit le pape relativement à cela ? Les questions de la contraception, et aussi de l’avortement, restent pendantes. Tant que l’Église, fidèle là encore au « Croissez et multipliez » du passage précité de la Genèse, ne se prononcera pas sur les questions démographiques, sa contribution à l’écologie ne sera pas complète.
Published by www.michel-theron.fr
-
dans
Chroniques de Golias Hebdo (Actualité)