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27 juin 2021 7 27 /06 /juin /2021 01:01

N

otre société n’a jamais été dans les faits aussi dure, et aussi aveuglée dans ses représentations et dans son langage.

 

Je prendrai le seul exemple de l’enseignement, que je connais bien pour lui avoir consacré ma vie professionnelle. Les agressions des élèves ou des parents contre les professeurs se multiplient, et on se contente de les appeler, par un doux euphémisme, des actes d’« incivilité ».

 

Le jargon pédagogiste laisse aussi rêveur. Ainsi la notation est-elle dite « stigmatisante », et pour cette raison doit être rendue « positive » (ce qui ne veut rien dire), ou même totalement supprimée, avec les redoublements. On ne réfléchit pas que l’évalu­ation fait toujours partie de la vie professionnelle, sinon de la vie tout court, et qu’elle peut être, si elle est juste, une gratification très prisée des élèves, qui ont droit qu’on la leur offre.

 

Mais ces derniers sont maintenant des « apprenants », même quand ils n’apprennent rien parce qu’ils ne veulent pas apprendre. Gageons que Prévert, l’auteur du Cancre, se retournerait dans sa tombe si on lui disait qu’il n’y a plus de cancres, mais simplement des « apprenants en réussite différée » !

 

Pareillement on décourage les élèves qui ne sont pas faits pour des études abstraites, en disant : « Comment voulez-vous que les jeunes aient envie de faire un apprentissage alors qu’ils savent qu’ils vont côtoyer la lie de la société ? » (Source : Télérama, 24/10/12, p.22) Les professeurs de l’enseignement professionnel apprécieront. L’Allemagne n’a pas de ces pudeurs, et de façon plus réaliste a compris qu’un plombier, un électricien valent mieux qu’un chômeur à Bac + 5.

 

Qui osera dire qu’à l’école les bons élèves s’ennuient de ne pas progresser assez vite ? Qu’ils sont eux-mêmes, et ici c’est bien le cas de le dire, stigmatisés en tant que tels par leurs camarades ? Il est bien porté maintenant, chez telle ou telle vedette du sport ou du show-biz, de dire qu’on n’a rien fait à l’école. Mais pour ceux qui n’ont pas la chance d’avoir des parents « nés avant eux », l’école était jusqu’à présent le seul moyen pour l’élève méritant de s’élever. Aujourd’hui la victimisation constante de ceux qui n’y réussissent pas a changé la donne. En fait, la faillite de l’enseignement public ainsi dévoyé ne peut aboutir qu’à un seul résultat : faire le lit de l’enseignement privé, bien fâcheuse conséquence de son aveuglement.

 

15 novembre 2012

 

***

 

Ce texte est paru en son temps dans le journal Golias Hebdo. Il figure maintenant, avec d'autres textes comparables, dans l'ouvrage suivant, premier tome d'une collection, dont on peut feuilleter le début (Lire un extrait), et qu'on peut acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Le livre est aussi disponible sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
15,00€Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Souvent inspirés par l'actualité, ce qui les rend plus vivants, ils ont cependant un contenu intemporel, et se prêtent toujours à une réflexion philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

Pour voir l'ensemble des volumes parus dans cette collection, cliquer ici.

 

***

 

Pour voir la liste de tous mes livres édités chez BoD, cliquer : ici.

 

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21 juin 2021 1 21 /06 /juin /2021 11:08

D

ans un discours célèbre prononcé à Saint-Jean de Latran, notre président-chanoine a dit que pour la transmission des valeurs et l’enseignement de la morale l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé.

 

Je suis fils d’instituteurs de l’enseignement public, et j’atteste qu’il a existé et qu’il peut bel et bien exister encore une morale laïque, enseignée à l’école, et dont le contenu pratique ne diffère en rien pour bien des points de la morale religieuse traditionnelle : respecter l’autre, être honnête, ne pas être paresseux, etc.

 

On en voit une parfaite illustration dans le personnage de Topaze, de Marcel Pagnol. On connaît son fameux : « Bien mal acquis ne profite jamais », écrit en grosses lettres à la craie sur le tableau noir. L’arrière-plan de cet enseignement laïque est tout simplement la morale kantienne, qui fait reposer le devoir humain sur l’activité de la raison confrontée à l’action.

 

Ces leçons de chaque matin, s’appuyant sur des exemples concrets, des petites histoires fabriquées ad hoc, faisaient bien comprendre les injonctions du jour : voilà ce qui peut t’arriver si tu n’y satisfais pas.

 

Je n’en dirai peut-être pas autant du catéchisme, où la menace d’un châtiment divin était toujours présente, et où la règle était comminatoire : songe que Dieu te voit, et redoute sa colère. C’était là une pastorale ou une pédagogie, non pas de la compréhension des choses et des relations entre les hommes, mais de la peur.

 

On dira qu’elle a disparu aujourd’hui. Peut-être, si ce sont des laïcs éclairés qui assurent le catéchisme. Mais si ce sont des ministres du culte, surtout ceux qui mettent en pratique les ins­truc­tions du Vatican ?

 

L’école n’enseignait que l’hygiène, mais le clergé peut bien se mêler de morale sexuelle, avec toutes les catastrophes que cela peut engendrer. Ainsi, si le danger couru par l’école laïque pouvait être un certain idéalisme, celui couru par « l’Église institutrice » pourrait bien continuer à être le traumatisme et la culpabilisation.

 

À moins que ce qui manque à la première soit la perception d’un horizon transcendant, celui-là même qui est géré et souvent instrumentalisé par les prêtres ? Mais une morale a-t-elle besoin de se fonder sur ce ciel hypothétique, alors que tant de travaux urgents nous attendent sur cette terre, que l’attente du ciel pourrait nous faire oublier ?

 

14 mai 2009

 

D.R.

 

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Ce texte est paru en son temps dans le journal Golias Hebdo. Il figure maintenant, avec d'autres textes comparables, dans l'ouvrage suivant, premier tome d'une collection, dont on peut feuilleter le début (Lire un extrait), et qu'on peut acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Le livre est aussi disponible sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

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15 juin 2021 2 15 /06 /juin /2021 01:01

O

n nous dit aujourd’hui qu’il faut toujours positiver, développer en soi une pensée optimiste, se persuader qu’on va réussir. Cela va du coaching dans le sport ou l’entreprise, jusqu’au fameux « développement personnel », dont les ouvrages inondent les librairies et Internet. Je pense aussi aux films ou livres destinés à remonter le moral (feel good movies, feel good books), qui alimentent cette tendance.

 

Cette idéologie de l’autosuggestion remonte à la méthode bien connue du pharmacien Émile Coué, dans les années 1920. À l’en croire, il fallait chaque jour se répéter, comme un mantra, la formule magique : « Tous les jours, à tout point de vue, je vais de mieux en mieux. »

 

Bien sûr, nul ne songerait à nier l’importance du mental ou du moral sur l’équilibre personnel, et même parfois sur la santé. Cependant, à la survaloriser, et à faire de l’individu seul la source et le remède de tous ses problèmes, on court le risque de s’épargner l’analyse du contexte, qui bien souvent les crée. Il y a beaucoup de déterminants qui nous échappent dans tout le négatif qui nous assiège, très souvent sociaux.

 

Un chômeur par exemple n’est pas responsable de la situation qui le frappe : le « développement personnel » ne lui est alors d’aucun secours. Victime objective d’une situation économique donnée, je doute fort qu’un simple coaching (habille-toi mieux, soigne davantage ton look, souris, etc.) suffise à lui procurer un emploi. Il ne faut pas s’abuser : traiter ainsi le problème serait sans pro­portion avec sa cause.

 

Émile Coué insistait aussi sur la nécessité de se concentrer sur une seule idée, en ne pensant à rien d’autre. Pour cette raison, disait-il, sa méthode ne pouvait fonctionner chez les intellectuels. En effet ceux-ci explorent devant une situation tout le champ des possibles, et donc le « monoïdéisme » ne leur convient pas.

 

On comprend alors la récupération politique qui a été faite de la méthode Coué dans les années 1930, par les milieux conservateurs et nationalistes français. Il s’agissait alors de ne penser qu’à une chose, et avec un élan tout à fait étranger au doute : la revanche guerrière contre le voisin allemand. Ce n’était point du tout le moment de l’introspection.

 

Le monoïdéisme mène à une pensée totalitaire. La positivité aussi qu’il affiche cache le réel derrière des représentations factices. Voyez la critique du kitsch, fondement de l’idéologie communiste, que fait Kundera dans L’Insou­te­nable légèreté de l’être : le  kitsch est la négation absolue de toute la négativité inhérente à la vie. [v. Kitsch : lien]

 

Méfions-nous donc du triomphalisme et de l’autosuggestion. Sans doute aimerions-nous dire la phrase fameuse : Yes we can ! Au moins qu’elle ne soit pas aveuglée et exempte de réflexion...

 

11 mars 2010

 

D.R.

 

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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