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1 mars 2020 7 01 /03 /mars /2020 02:01

Ce mot vient à l’esprit à propos de ce qu’on vient d’apprendre sur la double figure de Jean Vanier, fondateur de l’Arche, organisme caritatif qui vise à accueillir et aider les personnes handicapées : sous couvert d’accompagnement spirituel, il a abusé sexuellement de personnes en état de vulnérabilité psychologique. Sa personnalité a donc été double, faisant voisiner un versant lumineux et un versant obscur. De cette scission les exemples sont nombreux en pathologie médicale et en littérature, du Docteur Jekyll et Mister Hyde de Stevenson au Vicomte pourfendu d’Italo Calvino.

 

Le langage employé par Jean Vanier pour séduire ses victimes était double lui aussi, de type érotico-mystique, mêlant amour divin et amour profane. On pense à certains mouvements dont j’ai parlé dans mon Petit lexique des hérésies chrétiennes (Albin Michel, 2005). Ainsi ces Agapètes du 4e siècle, qui affirmaient que rien n’était impur pour une conscience pure, et donc que si l’on se trouvait dans ce cas tout était permis. Ils pouvaient prendre dans un sens charnel le mot d’Augustin : Dilige et quod vis fac (Aime et fais ce que tu veux). Je pense aussi à ces Condormants allemands du 13e siècle, qui avaient coutume de dormir ensemble (cum-dormire), sans distinction de sexe. Ou encore à la façon dont certains Bégards et Béguines, au 14e siècle, interprétaient les textes et la théologie : Rogo caritatem, conjaceas mihi (J’ai besoin d’amour, couche avec moi). Parmi eux figurent ces Turlupins dont parle Villon, pour qui pudeur et retenue ne faisaient d’exacerber les pulsions en les réprimant, et qui pour cette raison s’en dispensaient dans leur conduite ordinaire. Cela pouvait les rendre importuns, d’où notre verbe turlupiner, au sens d’assiéger.

 

La pratique du « mariage spirituel » fut dès l’origine en usage aussi dans le monachisme, où elle se nomme syneisaktisme. Mais le but en était la mortification : il s’agissait de savoir résister aux tentations en se confrontant à leur présence constante. Ce n’a pas été le cas apparemment pour Jean Vanier.

 

Il faudrait donc en toute chose, aussi bien dans le regard que dans le langage, éviter toute duplicité, être simple. C’est ce que dit l’Évangile : « La lampe du corps, c’est ton œil. Lorsque ton œil est simple, ton corps tout entier aussi est illuminé ; mais dès qu’il est malade, ton corps aussi est dans les ténèbres. » (Luc 11/34) Ce qui disqualifie conduite et mœurs, c’est le regard et le langage équivoques, avec arrière-pensées, qui renvoient à un être divisé. Là est le Diable (Diabolos), celui qui sépare, qui divise (diaballein : désunir). À de certains moments on peut donc dire du fondateur de l’Arche que c’est le Diable qui l’a embrouillé.

 

Janus bifrons (Janus aux deux visages) - D.R.

 

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Retrouvez tous mes articles de Golias Hebdo, publiés en plusieurs volumes, sous le titre Des mots pour le dire, chez BoD. Sur le site de cet éditeur, on peut en lire un extrait, les acheter... Cliquer : ici.

 

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24 février 2020 1 24 /02 /février /2020 02:01

L’actuelle réforme du baccalauréat prévoit comme épreuve spécifique un Grand Oral de 20 minutes passé devant le jury. Or autant je pense que les anciennes épreuves orales venant compléter ou corriger l’écrit dans chaque discipline étaient utiles, autant il me semble que cette mesure est dangereuse.

 

Au cours de l’émission de France Inter Le Téléphone sonne, diffusée le 13 février dernier, un représentant du Ministère a déclaré : « On n’appréciera pas la compétence technique, mais l’aisance à s’exprimer ». Par « compétence technique » il faut entendre la maîtrise d’un savoir. On voit donc ce qu’il va en être du Grand Oral : la forme, l’aisance à parler, y prévaudront sur le fond. En outre les 5 dernières minutes de l’épreuve seront consacrées au « projet de vie » du candidat. Avec cette pratique, issue du management, on est tout à fait hors du domaine qui devrait être celui de l’enseignement : la vérification, par l’examen, des connaissances acquises.

 

Ce Grand Oral vient des pratiques de certaines Grandes Écoles, au premier chef de celles de commerce. Les étudiants qui préparent HEC, par exemple, s’y entraînent en utilisant des moyens sophistiqués, comme le filmage en vidéo. Qu’il s’agisse ici de commerce n’est pas innocent. Il convient de faire bonne impression sur le jury, comme plus tard le vendeur se doit de séduire le client par un beau discours. Peu importe la substance du message. Ce qui compte est le talent de celui qui parle. Le canal utilisé l’emporte sur un fond dont on ne s’occupe pas. Comme disait Mac Luhan : « Le message, c’est le medium. »

 

Nos politiques aussi, passés par Sciences Po et l’ENA, sont habitués au Grand Oral. Et comme les commerciaux, ils sont bien souvent des bonimenteurs, vecteurs à quelque bord qu’ils appartiennent d’une « langue de bois » interchangeable à laquelle ils ont tous été formés.

 

J’ai bien peur que ce Grand Oral ne formate de la même façon les candidats au bac. On leur donnera quelques cours et techniques d’éloquence, et très vite ils ne s’occuperont pas de ce qu’ils ont à dire, mais de la façon de le dire. Comme ces rhéteurs et sophistes de l’Antiquité, qui pouvaient défendre indifféremment telle ou telle cause, en s’occupant seulement de l’effet qu’ils produisaient sur leurs auditeurs.

 

Bref, cette mesure me semble bien le signe de notre époque moderne, où on a moins besoin de savants que de beaux parleurs.

 

Maturité ? - D.R.

 

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18 février 2020 2 18 /02 /février /2020 02:01

On peut réfléchir sur cette notion à partir de la mésaventure de Benjamin Griveaux, qui vient de renoncer à sa candidature à la mairie de Paris à cause d’une vidéo à contenu sexuel le concernant et publiée sur Internet. Évidemment il y a dans cette affaire une influence des mœurs qui nous viennent des États-Unis d’Amérique. On y exige d’un candidat à une fonction publique qu’il soit exemplaire aussi dans sa vie privée : si par exemple il a trompé sa femme, on pense qu’il trompera aussi le peuple.

 

Cette ambition d’une totale transparence, qui mêle allègrement public et privé, a été bien résumée par Éric Schmidt, ancien patron de Google : « Si vous voulez qu’une chose ne se sache pas, peut-être serait il mieux de commencer par ne pas la faire. » La perspective qui s’ouvre alors est totalement terrifiante. On est proche de 1984 d’Orwell : Big Brother is watching you. Comme lui, les internautes vous regardent et épient vos moindres faits et gestes.

 

Notre ex-candidat aurait pu contre-attaquer, dire par exemple qu’il n’a rien fait de répréhensible. L’adultère chez nous n’est plus une faute pénale depuis la loi du 11 juillet 1975. Quant au « péché d’Onan », il n’est vu à l’origine que comme un gaspillage de semence refusant la procréation, rien de plus (Genèse 38/9). Pensons par exemple à Diogène, qui sans pudeur aucune s’y livrait en public pour provoquer ses contemporains et critiquer leurs préjugés.

 

En vérité, l’ex-candidat a succombé à cause évidemment d’un complot politique, mais aussi sous les coups d’un ordre moral toujours présent dans les esprits, et défendant des positions non pas laïques mais religieuses. La condamnation de l’adultère fait bien partie des Dix Commandements bibliques, et l’onanisme est devenu effectivement chez nous un péché, traqué en tant que tel dans les confessionnaux. On voit bien les effets catastrophiques de sa condamnation dans le film Le Ruban blanc, de Michael Haneke.

 

Au fond, l’ex-candidat peut être critiqué, non pas pour adultère ou offense aux bonnes mœurs, mais pour avoir eu la sottise d’envoyer la vidéo en question. Tout ce qu’on poste de cette façon demeure indéfiniment, peut être récupéré, et sur Internet il n’y a pas de droit à l’oubli.

 

Prenons garde enfin que si curée, hallali, lynchage continuent de se déchaîner sur les réseaux sociaux, et la haine de s’y déverser sans une once de réflexion, cela peut faire le lit d’une dictature populiste.

 

D.R.

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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