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30 janvier 2021 6 30 /01 /janvier /2021 02:01

Comme nous allons avoir de nouvelles restrictions sanitaires, je republie ici un article paru il y aura bientôt un an.

Leçon

O

n peut en tirer une de la pandémie actuelle due au coronavirus. Il est en effet des cas où, comme dit Hölderlin, là où est le danger, croît aussi le remède. Et le même idéogramme chinois signifiant crise indique à la fois un danger qui menace, et une occasion à saisir.

 

Spontanément nous nous sentons immortels. Mais si nous touchons du doigt la survenue possible pour nous de la mort, alors tout change. Ce n’est plus un simple mot lointain et ne nous concernant pas, mais une présence potentielle, une vraie réalité posée devant nous.

 

Que nous dit alors cette expérience ? Toute notre civilisation est matérialiste, basée sur la cupidité individuelle et l’acquisition de biens, ce qui cause la destruction de notre planète surexploitée. Mais si l’on y réfléchit un tant soit peu, on voit bien qu’un linceul n’a pas de poches, et qu’il ne sert à rien d’être le plus riche du cimetière.

 

Puissent donc nos contemporains, maintenant confinés chez eux ou errant dans des rues semi-vides, comprendre que la frénésie de s’enrichir, la soif détestable de l’or (auri sacra fames), ne tiennent pas devant la Camarde ! Et puissent nos économistes distingués comprendre que le taux de croissance ou le PIB ne sont rien devant le trou noir ultime !

 

Telle me semble être la leçon, salutaire en bien des sens, de ce virus. Une crise, c’est aussi, comme dit le mot en grec (krisis), un jugement. C’est ici toute notre vie qui se trouve jugée. Comprenons qu’elle doit être bien plus sobre et frugale que celle que nous avons menée jusqu’ici. Décroissance et déconsommation ne doivent plus être des vilains mots. Les Vraies richesses, selon le mot de Giono, ne sont pas où on les croit. Elles sont à la portée de chacun, s’il sait les saisir, et non pas dans un portefeuille d’actions ou dans la spéculation capitaliste.

 

Tout cela vient de s’effondrer comme un château de cartes. Preuve que ce colosse avait des pieds d’argile, et sa pulvérisation est bien instructive. Si je croyais à une finalité, une prédétermination quelconque des choses, je dirais que la catastrophe ne pouvait pas ne pas arriver. En tout cas elle vient à point.

 

Bien sûr, j’ai bien peur que quand la crise sera passée, on remette les pieds dans les anciennes traces. On continuera de faire de l’argent et des affaires, comme d’habitude – Business as usual... On ne change pas, dit-on, la nature humaine. Mais au moins faut-il prévenir, quitte, comme Cassandre, à ne pas être cru.

26 mars 2020

 

***

 

Cet article est paru dans le journal Golias Hebdo. Pour lire d'autres articles comparables à celui-là, vous pouvez voir les volumes de ma collection Petite philosophie de l'actualité :

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
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Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Souvent inspirés par l'actualité, ce qui les rend plus vivants, ils ont cependant un contenu intemporel, et se prêtent toujours à une réflexion philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

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29 janvier 2021 5 29 /01 /janvier /2021 02:01

Il faut bien la distinguer du discours. L’image se montre et captive immédiatement, le discours permet de réfléchir. Mais la première l’emporte souvent sur le second.

 

C’est à quoi j’ai pensé en regardant le documentaire Jean-Paul II, le triomphe de la réaction, diffusé sur Arte en soirée, le 26 janvier dernier. On y apprend que le futur pape rêvait dans sa jeunesse de devenir acteur de théâtre. J’ai pensé au film de Moretti Habemus papam, où on voit un pape qui rêvait lui aussi de monter sur la scène, et que cette vocation contrariée a conduit à abandonner sa charge [lien]. Mais Jean-Paul II ne l’a pas fait, et a assumé le théâtre au sein même de sa fonction, en mettant soigneusement en scène toutes ses apparitions publiques.

 

Par son charisme, il est devenu une « Superstar » planétaire, au point que le magazine Time a pu l’élire « Homme de l’année ». On le voyait bien dans le film faire du ski sous la caméra, et défilaient aussi à l’écran les « produits dérivés » marqués de son image. La foule l’applaudissait comme les fans d’une vedette du show biz.

 

Mais tous ses fans l’ont-ils écouté vraiment ? À part sa première intervention en Pologne, où quelques mots ambigus ont contribué à fissurer le bloc soviétique, ses paroles ont été d’un accablant conservatisme. Il a condamné la théologie de la libération en Amérique latine, l’assimilant au communisme athée. Sa rigidité l’a amené à identifier les victimes de la Shoah aux enfants tués par l’avortement, en suscitant l’indignation tant des juifs que des chrétiens libéraux. En Afrique ravagée par le SIDA il a condamné le préservatif, en prônant la chasteté, et R-G. Schwarzenberg l’a accusé à cette occasion de « non-assistance à personne en danger ». Bref cette figure si lumineuse a de singulières zones d’ombre.

 

Je pense qu’il s’est vu investi d’une mission divine après avoir miraculeusement réchappé à un attentat. Et sa lente agonie offerte au public pendant ces dernières années a été mise en scène comme un chemin de croix. Son parkinson lui a conféré l’aura d’un personnage christique. Cette image, il l’a revendiquée, et il n’a pas songé à démissionner, évidemment pour héroïser sa figure, mais sans doute aussi, sûr qu’il était de sa mission, pour s’accrocher au pouvoir.

 

L’extrême rapidité de sa canonisation a manifesté la victoire éternelle de l’image sur le discours. D’un saint on attend moins d’entendre les paroles que de vénérer l’icône.

 

Statuette en bois de Jean-Paul II (en vente en ligne) (D.R.)

 

***

 

Cet article est paru dans le journal Golias Hebdo. Pour lire d'autres articles comparables à celui-là, vous pouvez voir les volumes de ma collection Petite philosophie de l'actualité :

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19 janvier 2021 2 19 /01 /janvier /2021 02:01

C’est le fait de conclure à partir d’un exemple concret à une définition générale dont cet exemple est l’incarnation et l’illustration.

 

On sait que pour Platon chaque chose renvoie à son essence, ou son idée, qui lui préexiste et la garantit. Mais cette façon de voir a suscité des contradictions. Pensons à ce que Protagoras dit à Socrate : « Je vois bien le cheval, mais je ne vois pas la ‘chevalité’. » Autrement dit, il n’y a que des cas particuliers, qu’on ne peut pas subsumer dans telle ou telle idée générale.

 

Aujourd’hui, il est de bon ton de reprendre l’objection du sophiste. Il arrive par exemple que l’homme essentialise le féminin. Il rêve souvent d’une femme idéale et maternelle, cet archétype de son inconscient que Jung a appelé l’anima. Mais aucune femme réelle n’y peut correspondre, c’est une construction totalement mythique. J-P. Léaud, chez Truffaut, dit que toutes les femmes sont « magiques ». Ce n’est pas vrai. Ou bien si certaines le sont, d’autres ne le sont pas. On comprend pourquoi les femmes mettent en cause cette essentialisation masculine, qui souvent, en plus, sert aux hommes d’alibi à une domination qui s’exerce sur elles.

 

Mais à l’inverse certaines sont misandres, et englobent tous les hommes dans une identique représentation et une égale détestation. À une essentialisation masculine (la Femme) elles en opposent une autre, symétrique (l’Homme). Mais tous les hommes ne sont pas violents, ou violeurs en puissance. Il me semble que ces insurgées devraient s’en tenir à critiquer la domination patriarcale, et ne pas s’en prendre à une masculinité mythifiée. Et aussi il ne faut pas faire payer à tous les hommes le mal que certains leur ont fait. Ce n’est pas juste : ils n’en sont pas responsables. [Voir : « Haïr pour ne plus subir ? » – Télérama n° 3700, 09/12/2020, pp.45-47]

 

La vérité est qu’on peut bien continuer à parler de pôle masculin et de pôle féminin, donc de définitions archétypales, en précisant bien que ces deux pôles se trouvent en chacun. Ainsi il y a des hommes féminins, et des femmes masculines. On comprend bien à cet égard ceux et celles qui se disent « non binaires ».

 

On pourrait faire le même raisonnement à propos du racisme. À une essentialisation blanche, meurtrière, qui assigne les Noirs à un rang inférieur, certains racialistes noirs en opposent une autre, exactement symétrique, et englobent tous les blancs dans une égale haine. Or tous les blancs ne sont pas racistes, et tous ne sont pas colonialistes et esclavagistes. Ce n’est pas parce que leurs ancêtres l’ont été qu’ils le sont eux-mêmes. C’est comme si on reprochait à un jeune Allemand d’aujourd’hui d’être nazi.

 

Finalement, il est vrai que l’essentialisation est dangereuse. Mais elle est très souvent indispensable. S’il n’y avait pas cette propension à généraliser, à abstraire devant les cas concrets, l’esprit serait confronté à un chaos : aucune pensée même ne serait possible, car le disparate ne dit rien.

 

Masculin/Féminin (D.R.)
Racisme (D.R.)

 

***

 

Cet article est paru dans le journal Golias Hebdo. Pour lire d'autres articles comparables à celui-là, vous pouvez voir mon recueil : 

 

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
15,00€Livre papier
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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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