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15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 02:01

Apparemment elle ne nous est pas essentielle, selon notre gouvernement, qui a continué d’interdire, pour des raisons sanitaires, l’ouverture des théâtres, des cinémas et des musées. Mais parallèlement il a autorisé l’ouverture des magasins et des centres commerciaux.

 

Je remarque d’abord que l’affluence est au moins aussi grande dans les seconds que ce qu’elle aurait été dans les premiers, s’ils avaient ouvert. Au surplus, les mêmes précautions y auraient été prises, à en croire les responsables.

 

Mais plus radicalement il importe de voir ce qu’implique le choix gouvernemental, son orientation et son oubli. Le but de la décision est l’intérêt économique : les gens doivent consommer pour assurer la circulation des marchandises et de l’argent. Mais l’oubli majeur est celui de ce qu’est véritablement la culture.

 

Elle est toujours une distance prise vis-à-vis de la pulsion élémentaire, engendrant une réflexion à son propos. Par exemple, si devant un magasin je désire instinctivement un objet que je vois dans la vitrine, je peux voir fugitivement mon reflet dans la glace, et me voyant en train de désirer je peux me demander si j’ai bien raison de le faire. À l’intérieur de moi se fait un discours, qui peut me retenir dans ma pulsion acheteuse. Et mon vrai moi peut apparaître, par ce dédoublement, cette définalisation, l’embryon d’une mise en récit de ce que je vis.

 

La vie n’existe vraiment que représentée, mise en forme et mise en scène dans un récit prenant sa distance vis-à-vis des événements immédiatement vécus. Ces récits sont véritablement instituants : ils façonnent l’homme pour qu’il ressemble à l’homme. En eux-mêmes, ils sont purs objets de langage. Que serons-nous, disait Valéry, sans le secours de ce qui n’existe pas ? Mais aussi ces récits existent au fond de nous-mêmes, et opèrent en nous, nous mettant en chemin vers une métamorphose.

 

Le gouvernement a autorisé l’ouverture des lieux de culte. Pourquoi ne pas l’avoir fait aussi pour les temples de la culture, où ce qui est délivré est exactement de même nature, au moins pour un agnostique ? Récit religieux et récit culturel ont un même contenu : une mise en scène explicative et institutrice de la vie. Fils de ses propres fictions, l’homme descend du Songe.

 

De ses prédécesseurs immédiats je n’aurais pas été surpris. Mais je me serais attendu à autre chose, de la part d’un président qui se pique de culture. C’est bien dommage.

 

D.R.

 

***

 

Retrouvez tous mes articles de Golias Hebdo, publiés en plusieurs volumes, sous le titre Des mots pour le dire, chez BoD. Sur le site de cet éditeur, on peut en lire un extrait, les acheter... Cliquer : ici.

 

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11 décembre 2020 5 11 /12 /décembre /2020 02:01

Il faut évidemment lutter constamment contre lui. Cependant il faut aussi faire très attention lorsqu’on emploie ce mot pour incriminer quelqu’un. Par exemple, lors du dernier match de foot qui a opposé le PSG au club turc Basaksehir, tous les joueurs se sont retirés du terrain en accusant de racisme le quatrième arbitre, qui avait désigné à l’arbitre central un membre agité du staff de l’équipe turque en l’appelant negru, noir en roumain. Aussitôt tout le monde a parlé de racisme, y compris dans les instances de notre gouvernement.

 

Or il se trouve qu’en langue roumaine il n’existe pas d’autre mot que celui-là pour désigner un homme noir, et que ce mot n’a pas, comme nègre chez nous maintenant, de connotation péjorative. C’était donc la seule façon de désigner le « trublion », sachant que tous les arbitres étaient roumains et qu’ils parlaient dans leur langue. En outre, tous les membres du staff de l’équipe turque étaient habillés de la même façon, et on ne pouvait en distinguer un que de cette manière. Si dans un groupe majoritaire de blancs je veux désigner un noir, suis-je raciste en employant le mot noir ? Et si dans un groupe majoritaire de noirs, je veux désigner un blanc, le suis-je aussi si j’emploie le mot blanc ?

 

Mais les joueurs à la place de negru (qui vise la couleur de peau) ont entendu negro, qui est une insulte. Et c’est de là qu’est parti, au sens littéral, le malentendu. L’onde de choc de l’éclat s’est étendue au plus haut niveau diplomatique, puisque le président turc Erdogan a condamné comme racistes les propos de l’arbitre roumain.

 

La première tâche à faire pour gouverner un pays, disait Confucius, est de restaurer le sens des mots. De petites erreurs de sémantique peuvent en effet avoir des conséquences incalculables. Ainsi le largage de la bombe atomique sur Hiroshima pourrait provenir en partie d’une erreur de traduction. À une proposition états-unienne d’une reddition, l’état-major japonais a répondu « sans commentaire », mais ce même mot, Mokusatsu, peut signifier aussi « avec mépris », et c’est ce dernier sens que les médias ont publié et qui parvint au président Truman : ordre fut donné ensuite de lâcher la bombe (Source : beelingwa.com).

 

« Toutes les occasions de trouble du monde sont grammairiennes », disait Montaigne. Aussi avant de nous insurger, de réagir impulsivement à tel ou tel fait, mieux vaut d’abord nous assurer de la réalité de ce fait.

 

D.R. Cliquer sur l'image

 

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29 novembre 2020 7 29 /11 /novembre /2020 02:01

L’objet en est fort divers. Ainsi, à propos de la mort de Diego Maradona, on a rappelé l’existence en Argentine d’une église maradonienne, dévouée au culte du footballeur. Elle possède actuellement entre 80 000 et 100 000 adeptes dans plus de soixante pays (Source : Wikipédia).

 

Elle possède son « Notre Père » (Diego Nuestro : Notre Diego), son Décalogue, un tétragramme D10S, combinant le numéro 10 du joueur et le terme Dios, Dieu, ainsi que deux fêtes principales, la Noël maradonienne célébrant son jour de naissance, dont part le nouveau calendrier maradonien, et les Pâques maradoniennes, en l’honneur du match de l’Argentine face à l’Angleterre lors de la coupe du monde de juin 1986 au Mexique.

 

On pourrait penser qu’il s’agit là d’un canular. Mais pas du tout. Il suffit de voir, à l’occasion de la mort de l’idole, le désespoir planétaire des adeptes de ce nouveau culte. Et aussi beaucoup d’aspects y sont impliqués, qui existent bel et bien dans notre théologie traditionnelle.

 

Ainsi la fameuse « main de Dieu », qui fait référence à l’expression utilisée par Maradona pour qualifier son but marqué volontairement avec la main contre l’Angleterre lors du match susmentionné. Aller jusqu'à se prévaloir d’une tricherie en se proclamant élu de Dieu renvoie à la vieille théologie de la rétribution, selon laquelle le résultat final d’une entreprise, positif ou négatif, est le signe d’une élection ou d’une réprobation de Dieu. C’est ainsi que fonctionnaient les ordalies médiévales, et que fonctionne encore l’évangélisme états-unien, pour qui le succès prouve que l’on bénéficie de la grâce divine. En fait on peut voir au contraire la grâce ici comme une injustice dont on bénéficie. Des miracles, la « main de Dieu » est aussi un exemple : en fait ils vont toujours dans le sens qu’on désire, et dispensent de voir froidement choses et situations.

 

Il me semble qu’une vraie religion, à hauteur et mesure d’homme, doit se débarrasser de ces vieilles croyances et superstitions. Je ne pense pas que le culte maradonien ne soit qu’une fantaisie pittoresque. Il incarne bel et bien ce qu’est la religion à son origine, et dans sa version encore la plus répandue. À mon avis elle doit s’en démarquer, et passer, comme disent les Allemands à propos de la culture, de l’héritage reçu et observé aveuglément (Kultur), à la formation personnelle à la lumière de l’intelligence (Bildung).

 

Diego Maradona s'apprêtant à marquer le "but du siècle", tricherie oeuvre de la "main de Dieu".

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
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