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18 avril 2021 7 18 /04 /avril /2021 01:01

R

éservé souvent au peuple, il a mauvaise presse et est souvent condamné chez qui réfléchit.

 

Tout le monde connaît la phrase de la seconde épître aux Corinthiens : « La lettre tue, mais l’esprit vivifie. » (3/6) De même on sait le proverbe oriental : « Quand on montre la lune du doigt, l’imbécile regarde le doigt. » La question semble donc close.

 

Pourtant elle ne l’est pas. J’ai revu dans la soirée de samedi dernier, sur Arte, l’émission Naufragés des Andes : des rescapés uruguayens dont l’avion s’est écrasé dans la cordillère des Andes, en 1972, abandonnés pendant 72 jours, n’ont pu réussir à survivre qu’en prélevant de la viande sur les corps morts de leurs compagnons d’infortune, brisant un tabou majeur pour nous, le cannibalisme.

 

La presse s’en étant ensuite émue, ils ont fait référence à l’eucharistie chrétienne. C’est un fait que le Christ s’y donne lui-même à manger à ses disciples : « Prenez, mangez, ceci  est mon corps… » (Matthieu 26/26). Même si dans d’au­tres versions le « mangez » ne figure pas (rajouté parfois en Marc 14/22, absent en Luc 22/19), ce qui montre encore l’hésitation des rédacteurs devant un tel rite païen ou orgiaque d’ori­gine, la version qui s’est imposée, et qui figure d’abord dans la première épître aux Corinthiens (11/24-29), fait de l’eucharistie une manducation sacrée. Elle justifie le nom injurieux de théophages, mangeurs de Dieu, que les réformés appliquèrent aux catholiques.

 

Heureusement pour eux, ces Uruguayens étaient catholiques. Ils ont dû leur survie à un rite et un dogme qu’ils ont pris au premier degré : la présence réelle sur l’autel sacrificiel de la messe, une fois dites les prières sacramentelles, du corps et du sang du Sauveur, qu’on appelle la transsubstantiation.

 

S’ils avaient été protestants et surtout réformés, pour qui cette présence n’est que symbolique, ils n’auraient pas pu ainsi se défendre. Seraient-ils morts dans l’aventure ? Il me semble que c’eût été bien dommage.

 

Il y a donc des cas, certes rares, où le littéralisme s’accorde bien avec la raison, et il faut tirer de tout cela une leçon de salutaire tolérance.

 

... Au reste, les tabous diffèrent selon les pays. À la fin du Satyricon de Fellini, un homme riche laisse sa fortune à ceux qui accepteront de manger son cadavre : réprobation d’abord chez les assistants, puis hésitation, et enfin acceptation pour certains. Cela donne beaucoup à réfléchir.

 

On connaît aussi le cas des Parsis de l’Inde, chez qui il est d’usage que les cadavres des adep­tes ne soient ni enterrés ni brûlés, mais soient exposés à l’air libre pour être dévorés par les oiseaux. Or ces derniers ne valent-ils pas autant que les vers ?

 

30 septembre 2010

 

***

 

Ce texte fait partie du tome 1 de mes Chroniques religieuses :

 

On peut voir aussi le tome 2 :

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29 mars 2021 1 29 /03 /mars /2021 01:01

Nous venons d’y entrer. Et comme à l’habitude tout le monde se prend à espérer que demain sera meilleur, à l’image de la renaissance de la végétation. Ce réflexe est d’autant plus présent aujourd’hui que la crise sanitaire pèse beaucoup sur le moral des populations.

 

Bien entendu je ne veux pas le désappointer. Simplement je voudrais qu’ici on fasse preuve d’un minimum de réflexion. Si le « monde d’après » comme on dit n’est que la répétition du « monde d’avant », alors la désillusion sera inévitable. On peut redouter en effet que la consommation de biens matériels et la frénésie de déplacements ne redeviennent les comportements habituels, au moins pour les habitants des pays riches. Et alors nul véritable bonheur ne sera possible pour les esclaves du Divertissement, qui les tiendra éloignés d’eux-mêmes. On ne peut le trouver dans la fièvre acheteuse ni dans la manie ambulatoire.

 

Aussi il faut bien réfléchir en général au fait que la réalisation totale d’un espoir peut être dangereuse, car le cœur peut cesser d’y battre. Là est la profonde ambiguïté du printemps. Il fait désirer autre chose que ce qu’on connaît, la plénitude de l’été par exemple, mais ce dernier peut être en grand retrait par rapport à la véhémence du désir qui l’a précédé et souhaité. C’est pourquoi Flaubert parle, au début de Bouvard et Pécuchet, de la « tristesse des jours d’été ».

 

Il n’est pas sûr, au rebours de ce que dit le poète, que dans la vie les fruits passent toujours la promesse des fleurs. Tout simplement parce qu’il y faut toujours laisser, au moins un peu, à désirer. Les dieux peuvent nous punir en nous exauçant. Ce n’est pas pour rien que dans le récit de Création de la Bible hébraïque Dieu s’autofélicite au Jour Un, jour de l’Unité, et ne le fait pas au deuxième jour (Genèse 1/6-8). Quand quelque chose a commencé, le projet initial perd de sa magie. La vraie fête est la veille de la fête, le vrai dimanche le samedi soir, et le meilleur moment en amour quand on monte l’escalier.

 

Je ne voudrais pas gâcher pour les lecteurs la beauté printanière des jours que nous vivons, d’autant que pour les croyants c’est la saison de Pâques, ou de la Résurrection. Simplement je donne ici un conseil de prudence, compréhensible au moins par les esprits idéalistes. Aimons donc le printemps, espérons ce qui le suivra, mais modérons un peu l’intensité de ce désir, en tenant compte que parfois on est heureux avant de l’être.

 

Les fruits passeront-ils la promesse des fleurs ? - D.R.

 

***

 

Ce texte est à paraître dans le journal Golias Hebdo. D'autres textes comparables figurent dans l'ouvrage suivant, premier tome d'une collection, dont on peut feuilleter le début (Lire un extrait), et qu'on peut acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Le livre est aussi disponible sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
15,00€Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Souvent inspirés par l'actualité, ce qui les rend plus vivants, ils ont cependant un contenu intemporel, et se prêtent toujours à une réflexion philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

Pour voir l'ensemble des volumes parus dans cette collection, cliquer ici.

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17 mars 2021 3 17 /03 /mars /2021 02:01

Critiquant la ministre de la culture, Marina Foïs a déclaré, vendredi soir 12 mars dernier, au cours de la 46e cérémonie des Césars : « On a fermé les salles pour ouvrir les églises. » (Source : leparisien.fr, 13/03/2021)

 

Certains ont vu là une affirmation antireligieuse. Il n’est pas acceptable pour eux de mettre sur le même plan la culture et le culte, de confondre une manifestation culturelle avec une cérémonie cultuelle. C’est pourquoi ouvrir les églises leur semble plus important qu’ouvrir théâtres, cinémas et musées, ce qui justifie bien le choix gouvernemental.

 

Je ne suis pas de leur avis. Dans une œuvre de culture, quelle qu’elle soit, se fait une représentation de la vie, plus probante que la vie vécue elle-même, et lui donnant son sens. S’y voit et s’y lit un discours clarificateur, qui échappe à l’effilochage et au flou de l’existence ordinaire, et nous institue en vraie humanité. Les scénarios de vie qui s’y perçoivent nous guident et nous modèlent. Sans les romans, par exemple, comment pourrait-on faire sa cour à une femme ? Toutes les constructions culturelles sont des miroirs édifiants, qui comme tous les miroirs donnent une image plus nette de la réalité, et éclaircissent notre existence. La vraie vie s’y trouve, et sans eux nous restons des morts-vivants : le vampire, mort-vivant par excellence, ne se reflète dans aucun miroir.

 

Eh bien ! il en est de même des constructions religieuses. Les récits qu’elles véhiculent, les scénarios qu’elles explorent, les mises en scène de la vie qu’elles opèrent, ont le même but : façonner l’homme pour qu’il ressemble à l’homme. Le culte même, comme la messe en milieu chrétien, est un théâtre édificateur, qui conduit de la chute à la rédemption.

 

Si l’on pense que les deux domaines ne sont pas du même ordre, c’est qu’on est façonné par un catéchisme non remis en question, qui déclare sacré tel domaine, et profane tel autre. En cela on ne réfléchit ni ne parle soi-même, on répète en écho une voix venue d’en-haut, ce qui est le sens propre du mot « catéchisme ». À mon avis il faut se déprendre de ce psittacisme.

 

De toute façon, la raison du choix gouvernemental en période de pandémie de fermer les salles et d’ouvrir les églises est peut-être bien plus prosaïque qu’on ne croit : la quantité des lieux et leur fréquentation n’est pas comparable dans les deux cas, et les premières auraient accueilli bien plus de personnes que les secondes.

 

D.R.

 

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Ce texte va paraître dans le journal Golias Hebdo. D'autres textes comparables figurent dans l'ouvrage suivant, premier tome d'une collection, dont on peut feuilleter le début (Lire un extrait), et qu'on peut acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Le livre est aussi disponible sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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