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15 janvier 2021 5 15 /01 /janvier /2021 02:01

O

n sait qu’une simple expression, une phrase seule peuvent prendre différents sens suivant le contexte dans lequel elles figurent. Il y a à cet égard une phrase attribuée au cardinal de Richelieu : « Donnez-moi deux lignes de quelqu’un et je le ferai pendre. » Il y a donc danger à extraire une phrase de son contexte, et à ne la considérer que comme seule.

 

C’est le cas de la phrase très connue de la première lettre de Jean, dont se gargarisent beaucoup de chrétiens : « Dieu est amour. » Rien de plus beau assurément, de plus invitant ou engageant.

 

Mais il est bon de lire le passage de 1 Jean 4/8-10 en entier, en notant bien les inflexions ou changements d’idée de verset en verset : « Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour (v.8). L’amour de Dieu a été manifesté envers nous en ce que Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui. (v.9)  Et cet amour consiste, non point en ce que nous avons aimé Dieu, mais en ce qu’il nous a aimés et a envoyé son Fils comme victime expiatoire pour nos péchés. (v.10) »

 

On peut recevoir le v.8, et l’on peut même admettre l’inversion hérétique du « Dieu est amour » en « L’amour est Dieu » (en grec on ne peut pas le faire, car l’attribut n’y a pas d’article : Ho theos agapè estin – mais en latin on le peut : Deus est caritas peut se lire des deux façons). On peut recevoir aussi comme essentiel et décisif le v.9, en y comprenant que le message ou la parole de Jésus peut effectivement nous faire vivre. Mais est-on obligé d’admettre le v.10, qui contient la théologie, barbare pour beaucoup, de la victime expiatoire (hilasmos) ? Pour les Sociniens, par exemple, si Dieu a été effectivement payé du sacrifice de son Fils, il n’a pas pardonné, car le pardon suppose qu’on efface une dette, non qu’on la recouvre. Le créancier a été remboursé : que dire de plus ?

 

De cette phrase décontextualisée viennent toutes les incantations triomphalistes, aveuglées et bondieusardes qu’on nous donne sur l’amour, et qui fleurissent encore chez les bien-pensants, et jusque sur les sites de « spiritualité » sur Internet. Quand on a prononcé ce mot, « Dieu est amour », on a tout dit, et on pense que cela suffit à clore définitivement la bouche à tout contradicteur. Assurément cette cer­titude rassure, et on s’y réfugie.

 

Que ne lit-on, pourtant, ce texte en entier ? Ou alors que n’en a-t-on fait le lifting, et fait disparaître la fin si contestable ? – Mais il est plus confortable de s’étourdir de l’amour, plutôt que de réfléchir sur la singulière façon dont ici il est présenté.

 

21 octobre 2010

 

Ce texte est d'abord paru dans le journal Golias Hebdo. Il figure maintenant dans l'ouvrage suivant, dont on peut feuilleter le début (Lire un extrait), et qu'on peut acheter sur le site de l'éditeur (Vers la librairie BoD). Le livre est aussi disponible sur commande en librairie, ou sur les sites de vente en ligne.

 

Petite philosophie de l'actualité
Théron, Michel
15,00€Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Les textes composant cet ouvrage sont tous parus, sous leur forme initiale, dans un journal hebdomadaire. Souvent inspirés par l'actualité, ce qui les rend plus vivants, ils ont cependant un contenu intemporel, et se prêtent toujours à une réflexion philosophique. Ils peuvent servir de points de départ pour la réflexion individuelle du lecteur, mais aussi ils peuvent alimenter des débats thématiques collectifs (cours scolaires, cafés-philo, réunions de réflexion...).

 
 
 
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23 décembre 2020 3 23 /12 /décembre /2020 02:01

    J'ai récemment relu les paroles du Credo, aussi bien dans sa version du Symbole des Apôtres, que dans celle de Nicée-Constantinople, et j’ai été frappé du fait que n’y figure en aucune façon ce que Jésus a enseigné durant sa vie. On n’y mentionne que sa naissance, sa passion, sa mort, sa résurrection, et l’attente de son retour futur, sa parousie, avec le Jugement corrélatif. Mais sur tout ce qu’il a pu dire pendant son magistère, même réduit à trois ans, il y a un silence complet, que je trouve bien singulier.

 

Y réfléchissant, je pense que c’est tout simplement la construction paulinienne qui sous-tend le Credo, et Paul n’était pas intéressé par l’ensei­gnement de Jésus, qu’il ne cite pratiquement jamais.

 

Il a construit un scénario du sacrifice rédempteur du Messie, emprunté pour une partie au chapitre 53 d’Isaïe sur le « Serviteur souffrant », qu’il a interprété à sa manière, bien différente de celle des juifs (qui ne voient dans ce passage qu’une allégorie des épreuves subies par Israël) – et en partie aux cultes à mystères païens très répandus à l’époque, où un dieu meurt et ressuscite pour le salut de ses fidèles.

 

Cette construction est à la base du christianisme majoritaire, dont Paul est le créateur, et c’est donc naturellement qu’elle se retrouve dans le Credo.

 

Je trouve dommage qu’elle puisse faire oublier ce qu’a pu être l’enseignement même de Jésus. Certes je comprends bien qu’elle puisse émouvoir profondément les foules, qui ressentiront toujours  une grande empathie pour un Messie crucifié. Mais enfin Jésus s’y trouve en quelque façon instrumentalisé, jusqu’à sa divinisation finale même, dont on peut juger qu’il n’eût pas voulu. Ainsi le Fils de Dieu est-il devenu Dieu le Fils, et notre Enseigneur, Notre Seigneur.

 

Quant au storytelling paulinien, il nous touche beaucoup certes, mais ne nous éclaire pas beaucoup sur la façon dont nous devons vivre dès ici-bas. Et pire, il peut mener, par l’imitation qu’il peut nous proposer, à faire, à l’image du « message de la croix » (1 Corinthiens 1/18), une croix sur notre vie même.

 

Bref, je préfère quant à moi le Christ enseignant qui nous sauve, au Christ qui nous sauve en saignant. Il me semble que l’accès à Jésus se fait mieux par ses paroles, que par une construction mythologique, si touchante soit-elle.

 

Un homme se connaît par ce qu’il a dit, plutôt que par ce qu’on nous a dit qu’il était : « Ses disciples lui disaient donc : ‘Qui es-tu ?’ Jésus leur dit : ‘Absolument ce que je vous dis’. » (Jean 8/25) – « Par les choses que je vous dis, ne savez-vous pas qui je suis ? » (Évangile selon Thomas, logion 43).

 

 

***

 

Remarque : Pour approfondir, on peut lire mon ouvrage Les Mystères du Credo – Un christianisme pluriel, éd. BoD, 2018 :

 

Les Mystères du Credo
Théron, Michel
20,00€Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Peut-on légitimement parler du Credo de la foi chrétienne, alors qu'il existe deux textes historiques, le "Symbole des Apôtres" et le "Symbole de Nicée-Constantinople" ? L'Église catholique romaine les considère comme équivalents, mais qu'en est-il au juste, au-delà des idées toutes faites ? Ce livre-enquête montre que les deux Credos nous parlent sur des tonalités fort différentes l'une de l'autre, et présentent des scénarios divergents : la figure et le statut du (...)

Les Mystères du Credo
Théron, Michel
12,99€Livre ebook
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Peut-on légitimement parler du Credo de la foi chrétienne, alors qu'il existe deux textes historiques, le "Symbole des Apôtres" et le "Symbole de Nicée-Constantinople" ? L'Église catholique romaine les considère comme équivalents, mais qu'en est-il au juste, au-delà des idées toutes faites ? Ce livre-enquête montre que les deux Credos nous parlent sur des tonalités fort différentes l'une de l'autre, et présentent des scénarios divergents : la figure et le statut du (...)

 
 
 

 

 
 
 

 

 

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19 décembre 2020 6 19 /12 /décembre /2020 02:01

La liquéfaction du sang de saint Janvier, dont l’ampoule se trouve dans la cathédrale de Naples, devait se produire comme tous les ans le 16 décembre, anniversaire de l’éruption du Vésuve qui avait épargné la ville en 1631. Or elle ne s’est pas produite, et les Napolitains sont inquiets, car c’est un très mauvais présage. Toutes les fois que cet événement est arrivé, de graves catastrophes ont suivi (Source : France Inter, 13-14, 16/12/2020).

 

Pourtant la science explique très bien la chose par le phénomène de thixotropie : un corps solide si on n’y touche pas peut devenir liquide si on l’agite, comme le fait d’habitude l’archevêque en agitant l’ampoule devant les fidèles.

 

Que penser alors des miracles ? Le Nouveau Testament les désigne par trois termes : dunameis (puissances), terata (prodiges), et semeia (signes). Pour les deux premiers, ce sont des transgressions des lois naturelles, et comme elles sont édictées par Dieu, on voit mal comment il voudrait de temps en temps transgresser ce qu’il a instauré. Mais l’essentiel est que ces prodiges proviennent non pas d’un acte souverain et unilatéral de Dieu venant à notre secours, mais d’une parole (rhèma) émanant de lui, à laquelle nous devons faire crédit pour qu’ils se produisent. Voyez ce que dit l’Ange à Marie lors de la scène de l’Annonciation : « Nulle parole venant de Dieu ne sera sans effet. » La réponse de Marie est bien : « Qu’il me soit fait selon ta parole. » (Luc 1/37-38) C’est parce qu’elle lui fait confiance que le prodige de la naissance virginale peut s’accomplir. Si ce crédit n’est pas accordé, le miracle ne se produit pas. Il dépend donc de nous, et de nous seuls, qu’une parole accueillie soit performative, fasse arriver ce qu’elle énonce. On est loin du miracle factuel éblouissant des superstitieux passifs.

 

Plus important encore est le mot de signe. Un signe ne cherche pas à subjuguer, mais à faire penser, réfléchir, indiquer des directions. Le signe doit être interprété symboliquement, comme par exemple la guérison de l’aveugle de Bethsaïda (Marc 8/23-25). Si Jésus s’y prend à deux fois pour lui redonner la vue, ce n’est pas parce que sa puissance est insuffisante, mais parce que toute thérapie, ici l’ouverture vers les autres d’un être au départ muré en soi, doit se faire par étapes.

 

Dans la vie, il faut grandir, comprendre qu’il est vain de s’imaginer que ce qu’on espère arrivera sans qu’on y mette aussi la main.

 

D.R. Le miracle de la liquéfaction du sang de saint Janvier (cliquez sur l'image).

 

***

 

Sur ces "miracles du sang", voir aussi :

 

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  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).
  • Agrégé de lettres, professeur honoraire en khâgne et hypokhâgne, écrivain, photographe, vidéaste, chroniqueur et conférencier (sujets : littérature et poésie, stylistique du texte et de l'image, culture générale et spiritualité).

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